C'est depuis ce matin partout dans la presse. exemple,
"Comme prévu, les chiffres du chômage sont mauvais. Le nombre de demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi en catégorie A, c'est-à-dire sans aucune activité, a crû en avril de 58 500 personnes en métropole, pour atteindre 2,5 millions personnes. Les chiffres atteignent 3,5 millions (+90 800) de demandeurs d'emplois, si on y ajoute ceux exerçant une activité réduite, a annoncé vendredi le ministère de l’Emploi. Une nouvelle présentation statistique, en vigueur depuis mars, a remplacé les huit catégories antérieures de demandeurs d’emploi par cinq catégories (A, B, C, D, E), sans recouvrir les mêmes réalités. Le nombre d’inscrits en catégorie A a augmenté de +2,4% en avril par rapport à mars et de +24,6% sur un an pour atteindre 2.506.700. La catégorie A regroupe les demandeurs d’emploi à la recherche d’un emploi, quel que soit le contrat de travail, et n’ayant pas travaillé dans le mois. En incluant les demandeurs d’emploi exerçant une activité réduite (catégories B et C), un total de 3,571 millions de Français en métropole et 3,785 millions avec les départements d’Outre-mer étaient inscrits à Pôle Emploi fin avril et tenus de faire des «actes positifs de recherche d’emploi». Le nombre d’inscrits dans ces trois catégories a donc progressé de +2,6% sur un mois et de +16,2% sur un an. Si l’on ajoute les demandeurs d’emploi en stage, en formation ou en maladie (catégorie D) ou en contrats aidés (catégorie E), dont le nombre a aussi crû, environ quatre millions de personnes étaient inscrites au chômage en métropole au mois d’avril. Les entrées à Pôle emploi ont augmenté en avril en métropole (+14,6% sur un an en catégories A, B, C), tandis que les sorties ont diminué (-4,8% sur un an)."
La veille, on parlait dans ce journal, suite à
une étude du Bureau international du Travail d'un possible et futur bond à 239 millions de chômeurs dans le monde. Là, les chiffres ne prenaient pas en considération ceux qui ne
comptent pas, sans doute : les non occidentalisés qui vivent dans des pays où on ne cherche pas à savoir qui est travailleur et qui est chômeur... puisqu'ils sont tous simplement occupés à survivre.
Je n'étais donc pas seul à m'inscrire fin avril. Tssss. Mon nombril était perdu dans une foule aux yeux creux. Pourtant, ce lundi matin de mon inscription, le hall de mon pote Pôle était vide. A croire que les 58 499 autres ne s'étaient pas encore levés, dégoûtés. On ne les en blâmera pas. Moi-même, j'avais failli ne me pas lever, car il faut peut-être le rappeler, le chômage, ça
rebute.
Il y a aussi un article du Monde qui
explique à quel point c'est le bazar chez Pôle Emploi, eu égard à la situation (explosion de la clientèle et réforme des services façon n'importe quoi et coercition). Je parie ici que des agents de chez Pôle vont, hélas, prochainement craquer eux aussi. C'est devenu intenable pour personne, dans cette
"guerre aux gens" qui est menée.
Puisque le chômedu est l'actu du jour, je vais vous raconter ma brève visite la semaine dernière chez
Psychoform : ce stage de 3 jours et demi de
"stratégie de recherche d'emploi", que je ne voulais pas suivre (il ne m'est absolument pas adapté), mais-on-m'y-a-inscrit-tout-de-même. Alors j'y suis allé, par respect, pour m'en acquitter partiellement, et je l'avoue par curiosité : pour voir qui sont mes camarades d'infortune. Pour savoir : certainement pas comme dans un zoo, non pas que je me considère différent et en droit de venir faire l'observateur d'une peuplade étrange (dont je suis), mais je crois qu'il faut se frotter au réel avant de pouvoir affirmer ou non dans quel gadoue on barbote. Bref, pour être en droit, moi aussi, d'éventuellement témoigner. J'ai choisi la voix de l'écriture et les fées penchées sur mon berceau de fils d'ouvriers m'ont paraît-il donné un relatif talent : or le boulot de l'écrivain, à mon sens, est d'être chamane, de faire jaillir les esprits, mots et sens cachés pour aider la communauté, pour
partager... alors je m'y essaie. Pour le chômage aussi.
Rappel : je me suis inscrit au chômage pour deux raisons :
1- Espérer obtenir une aide financière minimale (que je n'aurai pas, sauf en m'inscrivant aux services sociaux de la mairie, soit ce qui doit être le RSA maintenant) ;
2- maintenir ma sécu (mon année de sécu liée à mon dernier emploi tombant le 31 juillet prochain, j'ai flippé). Mais peu après mon inscription chez l'ami Pôle, grâce à un heureux concours de circonstances, une amie et ex-collègue de Libération, Annick, m'a signalé un
"plan boulot" pour lequel j'ai aussitôt postulé. Bilan : je vais donner des cours de blogs dans une école de journalisme. Six jours en juin (en gros je vais me faire 800 euros bruts), mais ça va me maintenir mon fabuleux "pouvoir sécu" et me faire des contacts, des antennes... Bref, mon inscription au chômage reste à la fois pertinente et est devenue inutile (ouf, déjà plus besoin du spectre de la CMU), sauf si je vais voir l'assistante sociale déprimée de la mairie. Dans ce cadre, et compte tenu de mon vécu et mon expérience, le stage de
"stratégie de recherche d'emploi" m'est totalement inutile. C'est même une perte de temps, puisque je pourrais chercher du boulot ou inventer urgemment un projet éventuellement rémunérateur durant ces 3 jours. Je ne suis pas installé dans les
"15 mois en moyenne" reconnus officieusement dit-on chez Pôle ; 15 mois que l'on met désormais pour trouver un travail. Parce qu'il m'en faut
tout de suite, ou plutôt, parce que sans allocations, il me faut du fric
au plus tôt... et parce que, "ne rentrant pas dans les cases" compte tenu de mon CV, les méthodes et circuits classiques de recherches ne me sont tout simplement pas adaptées.
Psychoform est un organisme de formation agréé chez Pôle. Un des derniers appelé probablement à disparaître, apprendrai-je, car les contrats de partenariats ne sont plus renouvelés : déjà en banlieue à cause du rapprochement ASSEDIC/ANPE mais du maintien d'un seul budget -bref des coupes de 50% des moyens alloués au
coaching et à l'aide faite aux chômeurs.
Dans le hall d'entrée, tout le monde est d'une courtoisie volubile, souriante. C'est prévenant et attentif. On sent que c'est un fonctionnement nécessaire devenu naturel. C'est aussi sans doute parce qu'on ne travaille pas dans le parasocial par hasard.
Noous sommes 14 dans la salle, en carré face à une animatrice qui se présente comme une ex-comédienne, ex-chef d'entreprise dans
"l'expertise qualité" de 21 salariés (qui a fait une douloureuse faillite). Son profil est donc en effet idéal pour du
coaching lié au monde du travail. C'est une belle femme de la cinquantaine, énergique et positive qui maîtrise bien son sujet et sait rebondir toujours efficacement et clairement aux pires répliques déprimantes. Hormis une phrase faute de goût qui m'a plaqué au fauteuil et donné envie de sortir un flingue (
"Vous n'êtes plus des êtres humains, mais des produits marketing qu'il va falloir vendre. Je vais vous montrer comment faire"), je n'ai pu qu'approuver l'intégralité de ses propos. Il faut dire qu'au fil de la séance, quoique elle se surveillait et se corrigeait en permanence avec efforts, elle a laissé échapper des failles (on sent qu'elle est désespérée de la situation générale du pays et des gens, que les cas croisés sont parfois insolubles), On sentait qu'elle condamne les fonctionnements administratifs et législatifs actuels. Elle a même lâché malgré elle des appels politiques, à mots couverts qui l'ont trahie, à la révolte. Le tour de table des présentations et des histoires de chacune et chacun ne donne il est vrai qu'envie de tout faire péter et de descendre dans la rue. Car, souvent, on baigne dans l'odieux et le révoltant.
Le stage devait être composé ainsi (de mémoire) :
• 1er jour. Après les présentations du matin et diverses digressions sur l'ineptie unaniment constatée de certains formulaires bureaucratiquement glacés du Pôle Emploi : "se connaître pour savoir être, savoir faire". En binôme l'après-midi, on devait se
"pitcher" à un camarade, travailler son CV et sa méthode de présentation.
• 2e jour.
"Compte tenu que 60% du marché du travail est un marché caché", apprendre à exploiter ses réseaux et en créer ; réaliser des enquêtes de terrain. Comment fourrer son CV partout. Aller chercher du taf l'après-midi pour raconter le lendemain comment on s'est planté (ou pas, espérons).
• 3e jour. Cours sur la tenue, l'art de serrer la main et de paraître énergique, positif, battant...
• 4e jour (matin) : une sorte de bilan, et le remplissage des fameux formulaires de l'ami Pôle... via le Web, parce que ça leur permettra de plus facilement de traiter les données. Données dont on n'est pas persuadé de la pertinence...
Le tour de table sera aussi pathétique qu'édifiant. Nous entendîmes, entre autres :
- Un quinqua, contrôleur de pièces automobiles chez un sous-traitant durant 20 ans. Licenciement économique à l'automne dernier.
"Les sous-traitants sont décimés. L'aide faite à l'industrie automobile du premier niveau se répercutera sur eux que dans bien des mois. Ils auront tous fermé d'ici là". On sent que ça va être dur et long pour lui. Il va suivre un stage de reconversion à de nouvelles méthodes professionnelles, mais de toute façon : où ira-t-il exercer ?
- Une ex-institutrice algérienne, diplômée d'Etat qui exerça 20 ans là-bas avec des classes de 35 enfants. En France, ses diplômes ne sont pas reconnus. Or cette femme veut garder des enfants : mais voilà elle se refuse strictement à travailler au noir (
"c'est trop risqué avec les enfants") et rester dans le cadre de la légalité. Moralité, depuis 3 ans se bat-elle pour obtenir l'autorisation de travailler, même qu'à domicile. Absurde : cette femme très typée "immigrée" (foulard sur les cheveux, accent marqué) qui ferait le bonheur d'un facho donnant dans le délit de sale gueule, est un modèle d'intégrité et de volonté de respecter la loi du pays où elle a rejoint sa famille. Elle en est victime. Son fils, bac+5 est vigile chez ED à 1300 euros par mois.
- 2 auxiliaires de vie. L'une s'est occupé 5 ans d'une personne, l'autre 3 ans. Les deux patients sont décédés : chômage depuis. Ca s'appelle peut-être un licenciement par manque de vie. Malgré la demande, elles ne trouvent rien. On se retient de leur faire remarquer à la première, quelle est Africaine et l'autre, Algérienne. Je suis persuadé, à les écouter que ça ne s'explique pas autrement. Pudeurs.
- Une assistante de direction (8 ans en poste) d'un groupe scolaire privé. Un jour, elle découvre que le directeur de l'institution détourne de l'argent depuis dix ans. Ça représente 350 000 euros. Elle fait l'erreur, candide, d'en parler au frère. Licenciée dans la semaine pour un prétexte fallacieux (genre : "manque de respect" -tous les motifs sont aujourd'hui invoquables). Les Prud'hommes n'ont même pas réagi et elle, gentillette, laisse tomber. Comme elle détient des documents et des preuves, on l'incite à aller consulter des avocats gratuits. A faire la peau au salopard et à récupérer des indemnités. S'ensuit un débat sur la délation. La formatrice et moi-même intervenons sur la philosophie de la chose. On espère qu'elle va se remuer. Le groupe est d'accord. et formel : ça suffit. Bel ensemble des points de vue et du sentiment de révolte.
L'insurrection qui vient, en somme.
- Un ex-animateur social essoré après plus de 20 ans de métier. On sent qu'il fut brillant. A 51 ans il crée un lieu culturel, qui est revendu au bout d'un an par le financeur, un producteur de cinéma et musique. Les nouveaux propriétaires ont un autre projet. Stressé, épuisé, il fait un infarctus. Il a 51 ans et plus envie de rien. Il flotte. Il est paumé. Il ne veut plus retourner dans le social. C'est lui le cas social, désormais.
- Un jeune ex-commercial de produits médicaux. Licenciement économique. Il est visiblement à cran, blanchâtre et déprimé, peut-être sous médocs, inhibé, mutique. Il rêve de se reconvertir dans la vente, avec des projets irréalistes et inadaptés, s'accrochant à son BTS action commerciale. Mal barré.
- Une presque sexagénaire très énergique. Trilingue, elle développait des marchés sur les USA et l'Amérique latine dans le textile. La boîte est rachetée par des Turcs, qui virent les Français et téléportent à Paris jusqu'au comptable depuis Istanbul. Ils changent la stratégie de l'entreprise, car il se concentrent sur l'Europe. Bien fait bande de cons : vous ne voulez pas intégrer les Turcs dans l'Europe, vous allez vous prendre un retour de bâton. Vous allez voir qui délocalise chez qui à l'avenir.
- Une jeune architecte d'intérieur (+ design, perspective, 3D). Licenciement économique. La formatrice lui suggère de s'expatrier. Ironie : l'instit algérienne que tant aimeraient foutre en charter ne peut pas bosser ici, la Française devrait se barrer. Ils vont rester tous seuls les patrons et les crétins libéraux, dans leur monde de fous...

L'exposé en détail des situations de chacun, de la confrontation aux lois, règlements, paperasseries, obstacles, au mépris enduré... font hurler une idée simple, évidente :
c'est la guerre aux gens qui est actuellement menée. Appauvrissement, encadrement des libertés, complexification de la vie, surveillance policière et administrative, désagrégement du bien commun et des principes porteurs d'avenir (éducation, formation, santé...)... Il y a tous les ingrédients de la reconquête pour la domination absolue
. Il faut qu'on soit dociles. La formatrice évoque des cas ras-les-pâquerettes, mais aussi, crise aidant, des énarques qu'elle a vu débarquer en stage, de hautes cadres femmes de 45 ans qu'on vire en masse et qui se regroupent, du coup, en association...
Et un autre constat, tarte à la crème pourtant, dont cette petite réunion fait illico la démonstration : dès que les gens se parlent, dès que les masques tombent... tous deviennent solidaires, liés, créatifs, inventifs. Au-delà des nationalités et des couleurs de peau, au-delà des niveaux d'études... Par moment, lumineux, passait cet espoir, cette vieille lune qui serait le fait de se reparler et de s'écouter, car non, non, non, les gens, nous, ne sont, ne sommes, pas ce que vous dites, ce qu'on dit de nous. Finalement ce sont ces partages, ce ferment de révolte, même qu'effleuré, qui est plus
coach, que toutes les méthodes marketing que l'on doit s'appliquer à soi-même. Nous ne sommes pas des produits et nous nous reparlerons.
Voilà. Il y en a d'autres cas, dont moi. L'explication de mon statut d'auteur déclenche nombre de propos chez la formatrice (on découvre d'ailleurs qu'elle est dans une situation financière et d'emploi plus précaire que certains autour de la table, -mais bon, c'est elle la
coach) et les participants. La conversation dérive et nombre de considérations sont émises : dans la conjoncture, faisons nous aussi du
storytelling, mentons, bidouillons nos références et attestations, trichons, entrons dans des rôles trompeurs car
"on ne tient plus compte de la valeur propre des gens"... Bref, ça doit être la survie,
la guerre à la guerre et il se dit maintenant que tout est bon pour s'en sortir. C'est le maquis, en attendant la libération.
Voici où mène, cette
"société malade de la gestion", comme dit le titre du formidable livre de Vincent de Gaulejac.
Je n'y suis pas retourné l'après-midi. J'avais prévenu et expliqué devant tout le monde. M'en étais excusé auprès de tous et précisé en quoi ce n'était pas du mépris, mais une perte de temps pour moi.
L'après-midi, j'avais un texte à rédiger. Le lendemain une grosse journée de travail avec une star pour cette pièce de théâtre qui devrait me faire gagner ma vie l'an prochain si tout continue d'aller ainsi, et les jours suivants j'ai écrit des mails, contacté des gens, continué de m'agiter à ma façon pour mon cas particulier dans ma perspective particulière de futur particulier. Dans la situation où je suis, je ne peux que chercher des "coups" de fric, déclarés ou au black. Et je songe à M., un ami écrivain qui s'est vu refuser sans raison claire récemment... un poste de manutentionnaire, tenté par désespoir de cause.
Psychoform m'a appelé et demandé courtoisement, sans discuter mes raisons, de prévenir mon pote Pôle de mon absence. Je ne l'ai pas encore fait : ils se prennent 2 000 nouveaux chômeurs par jour en ce moment et même si le chômage était jusqu'alors un marché créateur d'emplois (d'agents ANPE, de formateurs, d'officines diverses, etc), ça n'embauche pas chez eux non plus. Voire...
Alors ça attendra un peu.
Ah oui, j'ai lu dans un
Courrier International des gens, tels l'impayable (en tout cas payée pour ça) Dominique Méda, qui glosaient sur la
"valeur du travail". C'est leur job, à eux, ça. On devrait leur couper les revenus quelques mois... Qu'ils voient les choses de façon plus concrète -et on verra si le travail reste un joli concept qu'on considère comme si ou comme ça, comme un bibelot météo sur une étagère
: Ah tiens, t'as vu ? Il a changé de couleur. Il doit pleuvoir dehors !Grâce au travail : on bouffe.
Si, si.
Alors... tenons bon (mais ne nous tenons pas forcément bien).