La lecture ce matin de deux billets (celui-ci d'une abonnée au Monde, qui semble éprouver la même chose que moi - nos "profils" sont proches ; et celui-ci, émouvant et drôle de l'amie Lenaïg), je me dis : tout de même, puisque tu es paraît-il improductif, tu pourrais au moins raconter ta visite du 24 aout dernier chez ton pote Pôle... Me revoici, donc ; me bottant les fesses pour continuer de raconter mon nombril statistiquement gênant.
Oui, le temps passe, de pointage en pointage, les enfants grandissent, la couleur des arbres et celle de ma moquette change, les blogs vieillissent et on s'aperçoit qu'on ne se tient pas assidument à ce journal - il est vrai qu'en matière de chômage et de temps qui courent, sinon de sortie de torpeur estivale, il n'y a guère de rebondissements à étaler pour épater la galerie. Il est vrai aussi que lorsque le contexte économique vous dissuade d'écrire (mon métier), rédiger son blog de chômage par reste de graphomanie n'est même plus une idée motivante ou palliative.
A être désoeuvré ou impuissant, il faut se contraindre, pour ne pas se barrer à vau-l'eau. Se contraindre à s'adonner des tâches, même financièrement inutiles, pour ne pas tourner à l'état de limace, se contraindre à chercher des jobs que l'on déteste d'avance, se contraindre à se préparer à une comédie de la motivation quand on ne croit absolument plus dans le système et les baratins crétins, se contraindre à chasser des idées de tout plaquer, de renoncer, se contraindre à rester calme devant des cyniques qui proposent des conditions de rémunérations ou de travail odieuses, se contraindre à ne pas mouliner sans cesse cette idée qu'il y a dix ans à peine, on gagnait trois plus. Paradoxe : la liberté inactive rend improductif, alors que tout le monde rêve d'avoir du temps et qu'en avoir est une chance, et cette liberté est une contrainte, un étau constitué des soucis d'avenir, d'argent et de ce que l'on va devoir supporter pour les vingt ans à venir au moins -à défaut d'un cancer du poumon payé hors de prix par paquets de vingt.

Le 24 août dernier -revenant de courtes vacances économiques (la garde d'une maison et d'un chat d'une amie nantaise partie aux Etats-Unis) bronzé et bourré d'idées préconçues, je me suis rendu à 9 heures chez le pote Pôle. Il s'agissait de débuter un truc qui porte un nom de vaccin contre une maladie honteuse : le PPAC, plan personnalisé d'accès à l'emploi. Accès, hein, pas retour : ce serait trop vantard. Bon, cela aurait pu s'intituler TVTBLCF, tu vas te bouger le cul, feignasse. Mais ne commençons pas à faire de mauvais esprit.
Pote Pôle est vieillot et délabré. Les alentours sont sales. On est bien dans un service social., en France libéralisée. J'ai dix minutes d'avance, mais il y a déjà un type qui attend avant moi (photo) et détail plus glaçant, un autre qui dort dans une épave d'auto blanche, juste en face de la porte... Lui, c'est le monstre, au sens antique, le signe envoyé par les Dieux. Il est là pour nous rappeler, à nous tous qui piétinons devant la porte et allons user de la salive à trouver des solutions, ce qui nous attend si on ne prend pas garde à se contraindre.

Chacun évite de trop regarder la voiture ; même les agents du pôle qui pénètrent avant nous dans le local. Je me demande comment on vit le fait de travailler dans cet endroit déprimant, recevant des PVD (personnes en voie de désespérance) et ne parvenant que peu à soulager leur problème, tout en arrivant le matin pour constater qu'un SDF dort devant la porte. Il y a dans cette scène comme la révélation d'une impuissance quasi-minérale, d'une inéluctabilité inhérente à l'époque.
D'autres chômeurs arrivent. Ils s'éparpillent sur le long trottoir, comme s'ils ne voulaient pas qu'on sache qu'ils attendent l'ouverture, comme s'ils ne voulaient pas se côtoyer de trop, de crainte de se choper, en plus, des ondes de malheur supplémentaires issues de leurs semblables. A moins que rester statufié devant cette porte sale et abimée ne soit trop insupportable... Dans le reflet de la porte, on se voit quêter, et derrière, il y a cette voiture occupée...
Je suis reçu par une jeune conseillère - wooaw j'ai de la chance- d'une grande beauté.. Elle illumine le lieu à elle seule ; lieu qui hésite entre le grisâtre lavasse et le jaunâtre bilieux. Sud américaine d'origine sans doute. Appelons-là Esperanza, pour ne pas nuire à son anonymat.
Nous passons dans un boxe, chacun de son côté de bureau. J'ai apporté quelques paperasses, dont une attestation d'entretien d'embauche, passé à Nantes en mai, et que j'ai mis un temps fou à obtenir (un entretien d'embauche qu'on m'a fait passer alors que la décision d'embaucher venait d'être annulée... mais comme j'avais réservé pour 100 euros -non remboursés- de TGV tout de même, je suis allé le passer en sachant que c'était pour rien).
Sans doute éprouvée à la psychologie, elle me parle doucement et lentement, tournant l'écran de son ordinateur afin que nous récapitulions ensemble mon dossier. Je lui explique que je me suis inscrit au chômage par crainte de perdre ma sécu, ne cotisant plus aux AGESSA (sécu des auteurs) par absence de rentrée de droits d'auteur. Elle me rassure : non, je ne la perdrai pas (et de fait a raison, je ne sais pourquoi j'ai flippé. Il me reste une deuxième année avant de la perdre et j'aurais donc pu éviter de m'inscrire au chômage...).
Je réponds aux différents points concernant cette vie étrange qui fut mienne dans le monde du travail.. mais surtout je m'interroge : faut-il que je lui demande tout de suite de m'épouser ou non ? Dois-je d'abord réussir l'entretien ? Combien d'autres chômeurs sont-ils immédiatement tombés amoureux d'elle ? Et me voici à me contraindre de rester attentif...
Bon sang, quel charme.
Bon : concentre-toi...
Je passe en revue mes gesticulations depuis mai : continuité de mes démarches dans le cadre de mon curieux métier d'auteur (éditeurs, producteurs TV), recherches d'emploi (dans la formation, -ayant donné 6 jours de formation en juin, je me suis dit qu'il y avait là une piste pour moi), je lui explique ma problématique : pas d'allocation, bientôt plus d'argent, l'obligation d'avancer (en prenant des dates d'ateliers d'écriture qui paieront au moins le loyer), les producteurs TV qui vous demandent désormais de travailler gratuitement...
Je cherche un mi-temps pour pouvoir l'insérer dans les engagements bien insuffisants pourtant que j'ai dû prendre dans l'ignorance de l'avenir...
Nous écartons l'idée d'un bilan de compétences : je lui en explique l'inutilité pour ce qui me concerne, et argumente en ce sens. Elle en convient, ce qui me soulage. Sans me prendre pour ce que je ne suis pas, je crains trop d'avoir affaire à quelqu'un que je n'estime pas qui prétendrait me passer au crible avec des méthodes qui me paraissent contestables, et penserait me sauver la vie. Cela fait des décennies que je vends ma salade : je sais faire et que penser, même en période down.
Nous passons en revue mon CV bizarroïde qui part dans tous les sens dans les métiers de la communication. Oui, la formation est une bonne piste, vue mon parcours. Esperanza estime que je devrais trouver du travail sans problème dans ce secteur. Elle m'assure que c'est un des endroits où ça explose, là au moins... On se comprend : ça doit reconvertir en masse. Hé oui, forcément : le chômage est un marché créateur d'emploi...
Elle me fixe un objectif : contacter 5 boîtes de formation, et on se revoit dans un mois.
Ses bracelets tintent. Son sourire me fait fondre. Je sens qu'elle est soulagée de voir comme je me remue et comme mes projets de recherche vont dans le bon sens, lui épargnant la pénibilité d'avoir à me convaincre. Si ça se trouve je suis le meilleur chômeur de sa vie. Si ça se trouve elle est tellement épatée qu'elle va m'épouser. Si ça se trouve elle m'aime déjà. Une colonne de lumière vient de traverser le faux plafond gondolé et la caresser : elle va se jeter dans mes bras en criant, "enfin, tu es là".
Ben non.
Merde. Un mois. Elle a bien dit : "dans un mois" ! Un mois, c'est loin. Un mois sans Elle ! Alors que pour elle, je décrocherai la lune, je vais contacter 3 400 boîtes de formation par jour Je serai bientôt beau et brillant dans le noir. Je l'emmènerai vers des destinations de rêve, la couvrant d'or et de bijoux. Nous reparlerons, au crépuscule sur le pont en mahogany à l'avant du yacht, de ce jour de notre rencontre, en riant, et je la contemplerai à travers mon cocktail embué, secouant ses mèches, ses bras graciles, superbe dans le couchant.
Au-dessus de nous, dans la brise tiède, des voiles blanches comme un panneau de petites annonces.
Prudent, je lui assure que OK, je vais contacter cinq boîtes, promis.
Je décide d'attendre un peu avant de lui parler du yacht et de ce palais de marbre que je vais lui bâtir dès ma première paie.
Elle se lève, et nous allons nous séparer, déjà. Elle va recevoir d'autres déprimés.
J'espère qu'ils seront moins bien que moi.
C'est alors que cette heure entretien -qui n'avait jusqu'alors confirmé que ce que je pensais, envisageais, projetais et ne m'apportait en fait strictement rien de nouveau - s'est transcendée.
Abandonnant son ton professionnel apaisant l'entretien terminé, me raccompagnant dans le hall, Esperanza a lâché spontanément, comme une amie proche, me tendant une main fine et racée : "Oh, de toute façon, je ne me fais pas de soucis pour vous !"
Ce fut dit, comme ça, sans retenue, comme en dehors de tout, loin de ce pote Pôle, au-delà des formalités, des rituels, des conventions. Ce fut comme une confidence. Ce fut comme un aveu. Ce fut comme une tendre promesse.
Une heure de pote Pôle peu utile, malgré le talent et les compétences indéniables de la Belle Conseillère... Jusqu'à cette seule phrase, jusqu'à cet unique relâchement qui m'a soudainement gonflé à bloc.
Esperanza : merci.
En sortant, j'ai vu au bout de la rue crasseuse de ce coin encore désolé du 11e arrondissement... un voilier superbe et blanc comme une fiat ritmo neuve. Sur le trottoir, Esperanza m'attendait devant ses malles de cuir et de bois. L'air marin chargé de l'arôme des épices de son pays m'a ravigoré.
Tiens, je vais embaucher le type qui dort dans la voiture. J'en ferai un capitaine, avec des galons et tout. Et nous voguerons.
Il aura lui aussi l'horizon dans les yeux.
A suivre :
- Comment je suis contraint de devenir "autoentrepreneur" et ce que j'en pense, car à moi il faut pas me la faire.
- La formation... Esperanza, es-tu certaine que... Euh... ?
Oui, le temps passe, de pointage en pointage, les enfants grandissent, la couleur des arbres et celle de ma moquette change, les blogs vieillissent et on s'aperçoit qu'on ne se tient pas assidument à ce journal - il est vrai qu'en matière de chômage et de temps qui courent, sinon de sortie de torpeur estivale, il n'y a guère de rebondissements à étaler pour épater la galerie. Il est vrai aussi que lorsque le contexte économique vous dissuade d'écrire (mon métier), rédiger son blog de chômage par reste de graphomanie n'est même plus une idée motivante ou palliative.
A être désoeuvré ou impuissant, il faut se contraindre, pour ne pas se barrer à vau-l'eau. Se contraindre à s'adonner des tâches, même financièrement inutiles, pour ne pas tourner à l'état de limace, se contraindre à chercher des jobs que l'on déteste d'avance, se contraindre à se préparer à une comédie de la motivation quand on ne croit absolument plus dans le système et les baratins crétins, se contraindre à chasser des idées de tout plaquer, de renoncer, se contraindre à rester calme devant des cyniques qui proposent des conditions de rémunérations ou de travail odieuses, se contraindre à ne pas mouliner sans cesse cette idée qu'il y a dix ans à peine, on gagnait trois plus. Paradoxe : la liberté inactive rend improductif, alors que tout le monde rêve d'avoir du temps et qu'en avoir est une chance, et cette liberté est une contrainte, un étau constitué des soucis d'avenir, d'argent et de ce que l'on va devoir supporter pour les vingt ans à venir au moins -à défaut d'un cancer du poumon payé hors de prix par paquets de vingt.
Le 24 août dernier -revenant de courtes vacances économiques (la garde d'une maison et d'un chat d'une amie nantaise partie aux Etats-Unis) bronzé et bourré d'idées préconçues, je me suis rendu à 9 heures chez le pote Pôle. Il s'agissait de débuter un truc qui porte un nom de vaccin contre une maladie honteuse : le PPAC, plan personnalisé d'accès à l'emploi. Accès, hein, pas retour : ce serait trop vantard. Bon, cela aurait pu s'intituler TVTBLCF, tu vas te bouger le cul, feignasse. Mais ne commençons pas à faire de mauvais esprit.
Pote Pôle est vieillot et délabré. Les alentours sont sales. On est bien dans un service social., en France libéralisée. J'ai dix minutes d'avance, mais il y a déjà un type qui attend avant moi (photo) et détail plus glaçant, un autre qui dort dans une épave d'auto blanche, juste en face de la porte... Lui, c'est le monstre, au sens antique, le signe envoyé par les Dieux. Il est là pour nous rappeler, à nous tous qui piétinons devant la porte et allons user de la salive à trouver des solutions, ce qui nous attend si on ne prend pas garde à se contraindre.
Chacun évite de trop regarder la voiture ; même les agents du pôle qui pénètrent avant nous dans le local. Je me demande comment on vit le fait de travailler dans cet endroit déprimant, recevant des PVD (personnes en voie de désespérance) et ne parvenant que peu à soulager leur problème, tout en arrivant le matin pour constater qu'un SDF dort devant la porte. Il y a dans cette scène comme la révélation d'une impuissance quasi-minérale, d'une inéluctabilité inhérente à l'époque.
D'autres chômeurs arrivent. Ils s'éparpillent sur le long trottoir, comme s'ils ne voulaient pas qu'on sache qu'ils attendent l'ouverture, comme s'ils ne voulaient pas se côtoyer de trop, de crainte de se choper, en plus, des ondes de malheur supplémentaires issues de leurs semblables. A moins que rester statufié devant cette porte sale et abimée ne soit trop insupportable... Dans le reflet de la porte, on se voit quêter, et derrière, il y a cette voiture occupée...
Je suis reçu par une jeune conseillère - wooaw j'ai de la chance- d'une grande beauté.. Elle illumine le lieu à elle seule ; lieu qui hésite entre le grisâtre lavasse et le jaunâtre bilieux. Sud américaine d'origine sans doute. Appelons-là Esperanza, pour ne pas nuire à son anonymat.
Nous passons dans un boxe, chacun de son côté de bureau. J'ai apporté quelques paperasses, dont une attestation d'entretien d'embauche, passé à Nantes en mai, et que j'ai mis un temps fou à obtenir (un entretien d'embauche qu'on m'a fait passer alors que la décision d'embaucher venait d'être annulée... mais comme j'avais réservé pour 100 euros -non remboursés- de TGV tout de même, je suis allé le passer en sachant que c'était pour rien).
Sans doute éprouvée à la psychologie, elle me parle doucement et lentement, tournant l'écran de son ordinateur afin que nous récapitulions ensemble mon dossier. Je lui explique que je me suis inscrit au chômage par crainte de perdre ma sécu, ne cotisant plus aux AGESSA (sécu des auteurs) par absence de rentrée de droits d'auteur. Elle me rassure : non, je ne la perdrai pas (et de fait a raison, je ne sais pourquoi j'ai flippé. Il me reste une deuxième année avant de la perdre et j'aurais donc pu éviter de m'inscrire au chômage...).
Je réponds aux différents points concernant cette vie étrange qui fut mienne dans le monde du travail.. mais surtout je m'interroge : faut-il que je lui demande tout de suite de m'épouser ou non ? Dois-je d'abord réussir l'entretien ? Combien d'autres chômeurs sont-ils immédiatement tombés amoureux d'elle ? Et me voici à me contraindre de rester attentif...
Bon sang, quel charme.
Bon : concentre-toi...
Je passe en revue mes gesticulations depuis mai : continuité de mes démarches dans le cadre de mon curieux métier d'auteur (éditeurs, producteurs TV), recherches d'emploi (dans la formation, -ayant donné 6 jours de formation en juin, je me suis dit qu'il y avait là une piste pour moi), je lui explique ma problématique : pas d'allocation, bientôt plus d'argent, l'obligation d'avancer (en prenant des dates d'ateliers d'écriture qui paieront au moins le loyer), les producteurs TV qui vous demandent désormais de travailler gratuitement...
Je cherche un mi-temps pour pouvoir l'insérer dans les engagements bien insuffisants pourtant que j'ai dû prendre dans l'ignorance de l'avenir...
Nous écartons l'idée d'un bilan de compétences : je lui en explique l'inutilité pour ce qui me concerne, et argumente en ce sens. Elle en convient, ce qui me soulage. Sans me prendre pour ce que je ne suis pas, je crains trop d'avoir affaire à quelqu'un que je n'estime pas qui prétendrait me passer au crible avec des méthodes qui me paraissent contestables, et penserait me sauver la vie. Cela fait des décennies que je vends ma salade : je sais faire et que penser, même en période down.
Nous passons en revue mon CV bizarroïde qui part dans tous les sens dans les métiers de la communication. Oui, la formation est une bonne piste, vue mon parcours. Esperanza estime que je devrais trouver du travail sans problème dans ce secteur. Elle m'assure que c'est un des endroits où ça explose, là au moins... On se comprend : ça doit reconvertir en masse. Hé oui, forcément : le chômage est un marché créateur d'emploi...
Elle me fixe un objectif : contacter 5 boîtes de formation, et on se revoit dans un mois.
Ses bracelets tintent. Son sourire me fait fondre. Je sens qu'elle est soulagée de voir comme je me remue et comme mes projets de recherche vont dans le bon sens, lui épargnant la pénibilité d'avoir à me convaincre. Si ça se trouve je suis le meilleur chômeur de sa vie. Si ça se trouve elle est tellement épatée qu'elle va m'épouser. Si ça se trouve elle m'aime déjà. Une colonne de lumière vient de traverser le faux plafond gondolé et la caresser : elle va se jeter dans mes bras en criant, "enfin, tu es là".
Ben non.
Merde. Un mois. Elle a bien dit : "dans un mois" ! Un mois, c'est loin. Un mois sans Elle ! Alors que pour elle, je décrocherai la lune, je vais contacter 3 400 boîtes de formation par jour Je serai bientôt beau et brillant dans le noir. Je l'emmènerai vers des destinations de rêve, la couvrant d'or et de bijoux. Nous reparlerons, au crépuscule sur le pont en mahogany à l'avant du yacht, de ce jour de notre rencontre, en riant, et je la contemplerai à travers mon cocktail embué, secouant ses mèches, ses bras graciles, superbe dans le couchant.
Au-dessus de nous, dans la brise tiède, des voiles blanches comme un panneau de petites annonces.
Prudent, je lui assure que OK, je vais contacter cinq boîtes, promis.
Je décide d'attendre un peu avant de lui parler du yacht et de ce palais de marbre que je vais lui bâtir dès ma première paie.
Elle se lève, et nous allons nous séparer, déjà. Elle va recevoir d'autres déprimés.
J'espère qu'ils seront moins bien que moi.
C'est alors que cette heure entretien -qui n'avait jusqu'alors confirmé que ce que je pensais, envisageais, projetais et ne m'apportait en fait strictement rien de nouveau - s'est transcendée.
Abandonnant son ton professionnel apaisant l'entretien terminé, me raccompagnant dans le hall, Esperanza a lâché spontanément, comme une amie proche, me tendant une main fine et racée : "Oh, de toute façon, je ne me fais pas de soucis pour vous !"
Ce fut dit, comme ça, sans retenue, comme en dehors de tout, loin de ce pote Pôle, au-delà des formalités, des rituels, des conventions. Ce fut comme une confidence. Ce fut comme un aveu. Ce fut comme une tendre promesse.
Une heure de pote Pôle peu utile, malgré le talent et les compétences indéniables de la Belle Conseillère... Jusqu'à cette seule phrase, jusqu'à cet unique relâchement qui m'a soudainement gonflé à bloc.
Esperanza : merci.
En sortant, j'ai vu au bout de la rue crasseuse de ce coin encore désolé du 11e arrondissement... un voilier superbe et blanc comme une fiat ritmo neuve. Sur le trottoir, Esperanza m'attendait devant ses malles de cuir et de bois. L'air marin chargé de l'arôme des épices de son pays m'a ravigoré.
Tiens, je vais embaucher le type qui dort dans la voiture. J'en ferai un capitaine, avec des galons et tout. Et nous voguerons.
Il aura lui aussi l'horizon dans les yeux.
A suivre :
- Comment je suis contraint de devenir "autoentrepreneur" et ce que j'en pense, car à moi il faut pas me la faire.
- La formation... Esperanza, es-tu certaine que... Euh... ?








