mercredi 9 septembre 2009

Le tintement des bracelets d'Esperanza

La lecture ce matin de deux billets (celui-ci d'une abonnée au Monde, qui semble éprouver la même chose que moi - nos "profils" sont proches ; et celui-ci, émouvant et drôle de l'amie Lenaïg), je me dis : tout de même, puisque tu es paraît-il improductif, tu pourrais au moins raconter ta visite du 24 aout dernier chez ton pote Pôle... Me revoici, donc ; me bottant les fesses pour continuer de raconter mon nombril statistiquement gênant.
Oui, le temps passe, de pointage en pointage, les enfants grandissent, la couleur des arbres et celle de ma moquette change, les blogs vieillissent et on s'aperçoit qu'on ne se tient pas assidument à ce journal - il est vrai qu'en matière de chômage et de temps qui courent, sinon de sortie de torpeur estivale, il n'y a guère de rebondissements à étaler pour épater la galerie. Il est vrai aussi que lorsque le contexte économique vous dissuade d'écrire (mon métier), rédiger son blog de chômage par reste de graphomanie n'est même plus une idée motivante ou palliative.
A être désoeuvré ou impuissant, il faut se contraindre, pour ne pas se barrer à vau-l'eau. Se contraindre à s'adonner des tâches, même financièrement inutiles, pour ne pas tourner à l'état de limace, se contraindre à chercher des jobs que l'on déteste d'avance, se contraindre à se préparer à une comédie de la motivation quand on ne croit absolument plus dans le système et les baratins crétins, se contraindre à chasser des idées de tout plaquer, de renoncer, se contraindre à rester calme devant des cyniques qui proposent des conditions de rémunérations ou de travail odieuses, se contraindre à ne pas mouliner sans cesse cette idée qu'il y a dix ans à peine, on gagnait trois plus. Paradoxe : la liberté inactive rend improductif, alors que tout le monde rêve d'avoir du temps et qu'en avoir est une chance, et cette liberté est une contrainte, un étau constitué des soucis d'avenir, d'argent et de ce que l'on va devoir supporter pour les vingt ans à venir au moins -à défaut d'un cancer du poumon payé hors de prix par paquets de vingt.


Le 24 août dernier -revenant de courtes vacances économiques (la garde d'une maison et d'un chat d'une amie nantaise partie aux Etats-Unis) bronzé et bourré d'idées préconçues, je me suis rendu à 9 heures chez le pote Pôle. Il s'agissait de débuter un truc qui porte un nom de vaccin contre une maladie honteuse : le PPAC, plan personnalisé d'accès à l'emploi. Accès, hein, pas retour : ce serait trop vantard. Bon, cela aurait pu s'intituler TVTBLCF, tu vas te bouger le cul, feignasse. Mais ne commençons pas à faire de mauvais esprit.
Pote Pôle est vieillot et délabré. Les alentours sont sales. On est bien dans un service social., en France libéralisée. J'ai dix minutes d'avance, mais il y a déjà un type qui attend avant moi (photo) et détail plus glaçant, un autre qui dort dans une épave d'auto blanche, juste en face de la porte... Lui, c'est le monstre, au sens antique, le signe envoyé par les Dieux. Il est là pour nous rappeler, à nous tous qui piétinons devant la porte et allons user de la salive à trouver des solutions, ce qui nous attend si on ne prend pas garde à se contraindre.


Chacun évite de trop regarder la voiture ; même les agents du pôle qui pénètrent avant nous dans le local. Je me demande comment on vit le fait de travailler dans cet endroit déprimant, recevant des PVD (personnes en voie de désespérance) et ne parvenant que peu à soulager leur problème, tout en arrivant le matin pour constater qu'un SDF dort devant la porte. Il y a dans cette scène comme la révélation d'une impuissance quasi-minérale, d'une inéluctabilité inhérente à l'époque.
D'autres chômeurs arrivent. Ils s'éparpillent sur le long trottoir, comme s'ils ne voulaient pas qu'on sache qu'ils attendent l'ouverture, comme s'ils ne voulaient pas se côtoyer de trop, de crainte de se choper, en plus, des ondes de malheur supplémentaires issues de leurs semblables. A moins que rester statufié devant cette porte sale et abimée ne soit trop insupportable... Dans le reflet de la porte, on se voit quêter, et derrière, il y a cette voiture occupée...
Je suis reçu par une jeune conseillère - wooaw j'ai de la chance- d'une grande beauté.. Elle illumine le lieu à elle seule ; lieu qui hésite entre le grisâtre lavasse et le jaunâtre bilieux. Sud américaine d'origine sans doute. Appelons-là Esperanza, pour ne pas nuire à son anonymat.
Nous passons dans un boxe, chacun de son côté de bureau. J'ai apporté quelques paperasses, dont une attestation d'entretien d'embauche, passé à Nantes en mai, et que j'ai mis un temps fou à obtenir (un entretien d'embauche qu'on m'a fait passer alors que la décision d'embaucher venait d'être annulée... mais comme j'avais réservé pour 100 euros -non remboursés- de TGV tout de même, je suis allé le passer en sachant que c'était pour rien).
Sans doute éprouvée à la psychologie, elle me parle doucement et lentement, tournant l'écran de son ordinateur afin que nous récapitulions ensemble mon dossier. Je lui explique que je me suis inscrit au chômage par crainte de perdre ma sécu, ne cotisant plus aux AGESSA (sécu des auteurs) par absence de rentrée de droits d'auteur. Elle me rassure : non, je ne la perdrai pas (et de fait a raison, je ne sais pourquoi j'ai flippé. Il me reste une deuxième année avant de la perdre et j'aurais donc pu éviter de m'inscrire au chômage...).
Je réponds aux différents points concernant cette vie étrange qui fut mienne dans le monde du travail.. mais surtout je m'interroge : faut-il que je lui demande tout de suite de m'épouser ou non ? Dois-je d'abord réussir l'entretien ? Combien d'autres chômeurs sont-ils immédiatement tombés amoureux d'elle ? Et me voici à me contraindre de rester attentif...
Bon sang, quel charme.
Bon : concentre-toi...
Je passe en revue mes gesticulations depuis mai : continuité de mes démarches dans le cadre de mon curieux métier d'auteur (éditeurs, producteurs TV), recherches d'emploi (dans la formation, -ayant donné 6 jours de formation en juin, je me suis dit qu'il y avait là une piste pour moi), je lui explique ma problématique : pas d'allocation, bientôt plus d'argent, l'obligation d'avancer (en prenant des dates d'ateliers d'écriture qui paieront au moins le loyer), les producteurs TV qui vous demandent désormais de travailler gratuitement...
Je cherche un mi-temps pour pouvoir l'insérer dans les engagements bien insuffisants pourtant que j'ai dû prendre dans l'ignorance de l'avenir...
Nous écartons l'idée d'un bilan de compétences : je lui en explique l'inutilité pour ce qui me concerne, et argumente en ce sens. Elle en convient, ce qui me soulage. Sans me prendre pour ce que je ne suis pas, je crains trop d'avoir affaire à quelqu'un que je n'estime pas qui prétendrait me passer au crible avec des méthodes qui me paraissent contestables, et penserait me sauver la vie. Cela fait des décennies que je vends ma salade : je sais faire et que penser, même en période down.
Nous passons en revue mon CV bizarroïde qui part dans tous les sens dans les métiers de la communication. Oui, la formation est une bonne piste, vue mon parcours. Esperanza estime que je devrais trouver du travail sans problème dans ce secteur. Elle m'assure que c'est un des endroits où ça explose, là au moins... On se comprend : ça doit reconvertir en masse. Hé oui, forcément : le chômage est un marché créateur d'emploi...
Elle me fixe un objectif : contacter 5 boîtes de formation, et on se revoit dans un mois.
Ses bracelets tintent. Son sourire me fait fondre. Je sens qu'elle est soulagée de voir comme je me remue et comme mes projets de recherche vont dans le bon sens, lui épargnant la pénibilité d'avoir à me convaincre. Si ça se trouve je suis le meilleur chômeur de sa vie. Si ça se trouve elle est tellement épatée qu'elle va m'épouser. Si ça se trouve elle m'aime déjà. Une colonne de lumière vient de traverser le faux plafond gondolé et la caresser : elle va se jeter dans mes bras en criant, "enfin, tu es là".
Ben non.
Merde. Un mois. Elle a bien dit : "dans un mois" ! Un mois, c'est loin. Un mois sans Elle ! Alors que pour elle, je décrocherai la lune, je vais contacter 3 400 boîtes de formation par jour Je serai bientôt beau et brillant dans le noir. Je l'emmènerai vers des destinations de rêve, la couvrant d'or et de bijoux. Nous reparlerons, au crépuscule sur le pont en mahogany à l'avant du yacht, de ce jour de notre rencontre, en riant, et je la contemplerai à travers mon cocktail embué, secouant ses mèches, ses bras graciles, superbe dans le couchant.
Au-dessus de nous, dans la brise tiède, des voiles blanches comme un panneau de petites annonces.
Prudent, je lui assure que OK, je vais contacter cinq boîtes, promis.
Je décide d'attendre un peu avant de lui parler du yacht et de ce palais de marbre que je vais lui bâtir dès ma première paie.
Elle se lève, et nous allons nous séparer, déjà. Elle va recevoir d'autres déprimés.
J'espère qu'ils seront moins bien que moi.
C'est alors que cette heure entretien -qui n'avait jusqu'alors confirmé que ce que je pensais, envisageais, projetais et ne m'apportait en fait strictement rien de nouveau - s'est transcendée.
Abandonnant son ton professionnel apaisant l'entretien terminé, me raccompagnant dans le hall, Esperanza a lâché spontanément, comme une amie proche, me tendant une main fine et racée : "Oh, de toute façon, je ne me fais pas de soucis pour vous !"
Ce fut dit, comme ça, sans retenue, comme en dehors de tout, loin de ce pote Pôle, au-delà des formalités, des rituels, des conventions. Ce fut comme une confidence. Ce fut comme un aveu. Ce fut comme une tendre promesse.
Une heure de pote Pôle peu utile, malgré le talent et les compétences indéniables de la Belle Conseillère... Jusqu'à cette seule phrase, jusqu'à cet unique relâchement qui m'a soudainement gonflé à bloc.
Esperanza : merci.
En sortant, j'ai vu au bout de la rue crasseuse de ce coin encore désolé du 11e arrondissement... un voilier superbe et blanc comme une fiat ritmo neuve. Sur le trottoir, Esperanza m'attendait devant ses malles de cuir et de bois. L'air marin chargé de l'arôme des épices de son pays m'a ravigoré.
Tiens, je vais embaucher le type qui dort dans la voiture. J'en ferai un capitaine, avec des galons et tout. Et nous voguerons.
Il aura lui aussi l'horizon dans les yeux.

A suivre :
- Comment je suis contraint de devenir "autoentrepreneur" et ce que j'en pense, car à moi il faut pas me la faire.

- La formation... Esperanza, es-tu certaine que... Euh... ?

samedi 30 mai 2009

Plus haut, plus fort grâce au coaching

C'est depuis ce matin partout dans la presse. exemple, Libération :
"Comme prévu, les chiffres du chômage sont mauvais. Le nombre de demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi en catégorie A, c'est-à-dire sans aucune activité, a crû en avril de 58 500 personnes en métropole, pour atteindre 2,5 millions personnes. Les chiffres atteignent 3,5 millions (+90 800) de demandeurs d'emplois, si on y ajoute ceux exerçant une activité réduite, a annoncé vendredi le ministère de l’Emploi. Une nouvelle présentation statistique, en vigueur depuis mars, a remplacé les huit catégories antérieures de demandeurs d’emploi par cinq catégories (A, B, C, D, E), sans recouvrir les mêmes réalités. Le nombre d’inscrits en catégorie A a augmenté de +2,4% en avril par rapport à mars et de +24,6% sur un an pour atteindre 2.506.700. La catégorie A regroupe les demandeurs d’emploi à la recherche d’un emploi, quel que soit le contrat de travail, et n’ayant pas travaillé dans le mois. En incluant les demandeurs d’emploi exerçant une activité réduite (catégories B et C), un total de 3,571 millions de Français en métropole et 3,785 millions avec les départements d’Outre-mer étaient inscrits à Pôle Emploi fin avril et tenus de faire des «actes positifs de recherche d’emploi». Le nombre d’inscrits dans ces trois catégories a donc progressé de +2,6% sur un mois et de +16,2% sur un an. Si l’on ajoute les demandeurs d’emploi en stage, en formation ou en maladie (catégorie D) ou en contrats aidés (catégorie E), dont le nombre a aussi crû, environ quatre millions de personnes étaient inscrites au chômage en métropole au mois d’avril. Les entrées à Pôle emploi ont augmenté en avril en métropole (+14,6% sur un an en catégories A, B, C), tandis que les sorties ont diminué (-4,8% sur un an)."
La veille, on parlait dans ce journal, suite à une étude du Bureau international du Travail d'un possible et futur bond à 239 millions de chômeurs dans le monde. Là, les chiffres ne prenaient pas en considération ceux qui ne comptent pas, sans doute : les non occidentalisés qui vivent dans des pays où on ne cherche pas à savoir qui est travailleur et qui est chômeur... puisqu'ils sont tous simplement occupés à survivre.
Je n'étais donc pas seul à m'inscrire fin avril. Tssss. Mon nombril était perdu dans une foule aux yeux creux. Pourtant, ce lundi matin de mon inscription, le hall de mon pote Pôle était vide. A croire que les 58 499 autres ne s'étaient pas encore levés, dégoûtés. On ne les en blâmera pas. Moi-même, j'avais failli ne me pas lever, car il faut peut-être le rappeler, le chômage, ça rebute.
Il y a aussi un article du Monde qui explique à quel point c'est le bazar chez Pôle Emploi, eu égard à la situation (explosion de la clientèle et réforme des services façon n'importe quoi et coercition). Je parie ici que des agents de chez Pôle vont, hélas, prochainement craquer eux aussi. C'est devenu intenable pour personne, dans cette "guerre aux gens" qui est menée.

Puisque le chômedu est l'actu du jour, je vais vous raconter ma brève visite la semaine dernière chez Psychoform : ce stage de 3 jours et demi de "stratégie de recherche d'emploi", que je ne voulais pas suivre (il ne m'est absolument pas adapté), mais-on-m'y-a-inscrit-tout-de-même. Alors j'y suis allé, par respect, pour m'en acquitter partiellement, et je l'avoue par curiosité : pour voir qui sont mes camarades d'infortune. Pour savoir : certainement pas comme dans un zoo, non pas que je me considère différent et en droit de venir faire l'observateur d'une peuplade étrange (dont je suis), mais je crois qu'il faut se frotter au réel avant de pouvoir affirmer ou non dans quel gadoue on barbote. Bref, pour être en droit, moi aussi, d'éventuellement témoigner. J'ai choisi la voix de l'écriture et les fées penchées sur mon berceau de fils d'ouvriers m'ont paraît-il donné un relatif talent : or le boulot de l'écrivain, à mon sens, est d'être chamane, de faire jaillir les esprits, mots et sens cachés pour aider la communauté, pour partager... alors je m'y essaie. Pour le chômage aussi.
Rappel : je me suis inscrit au chômage pour deux raisons :
1- Espérer obtenir une aide financière minimale (que je n'aurai pas, sauf en m'inscrivant aux services sociaux de la mairie, soit ce qui doit être le RSA maintenant) ;
2- maintenir ma sécu (mon année de sécu liée à mon dernier emploi tombant le 31 juillet prochain, j'ai flippé). Mais peu après mon inscription chez l'ami Pôle, grâce à un heureux concours de circonstances, une amie et ex-collègue de Libération, Annick, m'a signalé un "plan boulot" pour lequel j'ai aussitôt postulé. Bilan : je vais donner des cours de blogs dans une école de journalisme. Six jours en juin (en gros je vais me faire 800 euros bruts), mais ça va me maintenir mon fabuleux "pouvoir sécu" et me faire des contacts, des antennes... Bref, mon inscription au chômage reste à la fois pertinente et est devenue inutile (ouf, déjà plus besoin du spectre de la CMU), sauf si je vais voir l'assistante sociale déprimée de la mairie. Dans ce cadre, et compte tenu de mon vécu et mon expérience, le stage de "stratégie de recherche d'emploi" m'est totalement inutile. C'est même une perte de temps, puisque je pourrais chercher du boulot ou inventer urgemment un projet éventuellement rémunérateur durant ces 3 jours. Je ne suis pas installé dans les "15 mois en moyenne" reconnus officieusement dit-on chez Pôle ; 15 mois que l'on met désormais pour trouver un travail. Parce qu'il m'en faut tout de suite, ou plutôt, parce que sans allocations, il me faut du fric au plus tôt... et parce que, "ne rentrant pas dans les cases" compte tenu de mon CV, les méthodes et circuits classiques de recherches ne me sont tout simplement pas adaptées.

Psychoform est un organisme de formation agréé chez Pôle. Un des derniers appelé probablement à disparaître, apprendrai-je, car les contrats de partenariats ne sont plus renouvelés : déjà en banlieue à cause du rapprochement ASSEDIC/ANPE mais du maintien d'un seul budget -bref des coupes de 50% des moyens alloués au coaching et à l'aide faite aux chômeurs.
Dans le hall d'entrée, tout le monde est d'une courtoisie volubile, souriante. C'est prévenant et attentif. On sent que c'est un fonctionnement nécessaire devenu naturel. C'est aussi sans doute parce qu'on ne travaille pas dans le parasocial par hasard.
Noous sommes 14 dans la salle, en carré face à une animatrice qui se présente comme une ex-comédienne, ex-chef d'entreprise dans "l'expertise qualité" de 21 salariés (qui a fait une douloureuse faillite). Son profil est donc en effet idéal pour du coaching lié au monde du travail. C'est une belle femme de la cinquantaine, énergique et positive qui maîtrise bien son sujet et sait rebondir toujours efficacement et clairement aux pires répliques déprimantes. Hormis une phrase faute de goût qui m'a plaqué au fauteuil et donné envie de sortir un flingue ("Vous n'êtes plus des êtres humains, mais des produits marketing qu'il va falloir vendre. Je vais vous montrer comment faire"), je n'ai pu qu'approuver l'intégralité de ses propos. Il faut dire qu'au fil de la séance, quoique elle se surveillait et se corrigeait en permanence avec efforts, elle a laissé échapper des failles (on sent qu'elle est désespérée de la situation générale du pays et des gens, que les cas croisés sont parfois insolubles), On sentait qu'elle condamne les fonctionnements administratifs et législatifs actuels. Elle a même lâché malgré elle des appels politiques, à mots couverts qui l'ont trahie, à la révolte. Le tour de table des présentations et des histoires de chacune et chacun ne donne il est vrai qu'envie de tout faire péter et de descendre dans la rue. Car, souvent, on baigne dans l'odieux et le révoltant.
Le stage devait être composé ainsi (de mémoire) :
• 1er jour. Après les présentations du matin et diverses digressions sur l'ineptie unaniment constatée de certains formulaires bureaucratiquement glacés du Pôle Emploi : "se connaître pour savoir être, savoir faire". En binôme l'après-midi, on devait se "pitcher" à un camarade, travailler son CV et sa méthode de présentation.
• 2e jour. "Compte tenu que 60% du marché du travail est un marché caché", apprendre à exploiter ses réseaux et en créer ; réaliser des enquêtes de terrain. Comment fourrer son CV partout. Aller chercher du taf l'après-midi pour raconter le lendemain comment on s'est planté (ou pas, espérons).
• 3e jour. Cours sur la tenue, l'art de serrer la main et de paraître énergique, positif, battant...
• 4e jour (matin) : une sorte de bilan, et le remplissage des fameux formulaires de l'ami Pôle... via le Web, parce que ça leur permettra de plus facilement de traiter les données. Données dont on n'est pas persuadé de la pertinence...
Le tour de table sera aussi pathétique qu'édifiant. Nous entendîmes, entre autres :
- Un quinqua, contrôleur de pièces automobiles chez un sous-traitant durant 20 ans. Licenciement économique à l'automne dernier. "Les sous-traitants sont décimés. L'aide faite à l'industrie automobile du premier niveau se répercutera sur eux que dans bien des mois. Ils auront tous fermé d'ici là". On sent que ça va être dur et long pour lui. Il va suivre un stage de reconversion à de nouvelles méthodes professionnelles, mais de toute façon : où ira-t-il exercer ?
- Une ex-institutrice algérienne, diplômée d'Etat qui exerça 20 ans là-bas avec des classes de 35 enfants. En France, ses diplômes ne sont pas reconnus. Or cette femme veut garder des enfants : mais voilà elle se refuse strictement à travailler au noir ("c'est trop risqué avec les enfants") et rester dans le cadre de la légalité. Moralité, depuis 3 ans se bat-elle pour obtenir l'autorisation de travailler, même qu'à domicile. Absurde : cette femme très typée "immigrée" (foulard sur les cheveux, accent marqué) qui ferait le bonheur d'un facho donnant dans le délit de sale gueule, est un modèle d'intégrité et de volonté de respecter la loi du pays où elle a rejoint sa famille. Elle en est victime. Son fils, bac+5 est vigile chez ED à 1300 euros par mois.
- 2 auxiliaires de vie. L'une s'est occupé 5 ans d'une personne, l'autre 3 ans. Les deux patients sont décédés : chômage depuis. Ca s'appelle peut-être un licenciement par manque de vie. Malgré la demande, elles ne trouvent rien. On se retient de leur faire remarquer à la première, quelle est Africaine et l'autre, Algérienne. Je suis persuadé, à les écouter que ça ne s'explique pas autrement. Pudeurs.
- Une assistante de direction (8 ans en poste) d'un groupe scolaire privé. Un jour, elle découvre que le directeur de l'institution détourne de l'argent depuis dix ans. Ça représente 350 000 euros. Elle fait l'erreur, candide, d'en parler au frère. Licenciée dans la semaine pour un prétexte fallacieux (genre : "manque de respect" -tous les motifs sont aujourd'hui invoquables). Les Prud'hommes n'ont même pas réagi et elle, gentillette, laisse tomber. Comme elle détient des documents et des preuves, on l'incite à aller consulter des avocats gratuits. A faire la peau au salopard et à récupérer des indemnités. S'ensuit un débat sur la délation. La formatrice et moi-même intervenons sur la philosophie de la chose. On espère qu'elle va se remuer. Le groupe est d'accord. et formel : ça suffit. Bel ensemble des points de vue et du sentiment de révolte. L'insurrection qui vient, en somme.
- Un ex-animateur social essoré après plus de 20 ans de métier. On sent qu'il fut brillant. A 51 ans il crée un lieu culturel, qui est revendu au bout d'un an par le financeur, un producteur de cinéma et musique. Les nouveaux propriétaires ont un autre projet. Stressé, épuisé, il fait un infarctus. Il a 51 ans et plus envie de rien. Il flotte. Il est paumé. Il ne veut plus retourner dans le social. C'est lui le cas social, désormais.
- Un jeune ex-commercial de produits médicaux. Licenciement économique. Il est visiblement à cran, blanchâtre et déprimé, peut-être sous médocs, inhibé, mutique. Il rêve de se reconvertir dans la vente, avec des projets irréalistes et inadaptés, s'accrochant à son BTS action commerciale. Mal barré.
- Une presque sexagénaire très énergique. Trilingue, elle développait des marchés sur les USA et l'Amérique latine dans le textile. La boîte est rachetée par des Turcs, qui virent les Français et téléportent à Paris jusqu'au comptable depuis Istanbul. Ils changent la stratégie de l'entreprise, car il se concentrent sur l'Europe. Bien fait bande de cons : vous ne voulez pas intégrer les Turcs dans l'Europe, vous allez vous prendre un retour de bâton. Vous allez voir qui délocalise chez qui à l'avenir.
- Une jeune architecte d'intérieur (+ design, perspective, 3D). Licenciement économique. La formatrice lui suggère de s'expatrier. Ironie : l'instit algérienne que tant aimeraient foutre en charter ne peut pas bosser ici, la Française devrait se barrer. Ils vont rester tous seuls les patrons et les crétins libéraux, dans leur monde de fous...
L'exposé en détail des situations de chacun, de la confrontation aux lois, règlements, paperasseries, obstacles, au mépris enduré... font hurler une idée simple, évidente : c'est la guerre aux gens qui est actuellement menée. Appauvrissement, encadrement des libertés, complexification de la vie, surveillance policière et administrative, désagrégement du bien commun et des principes porteurs d'avenir (éducation, formation, santé...)... Il y a tous les ingrédients de la reconquête pour la domination absolue. Il faut qu'on soit dociles. La formatrice évoque des cas ras-les-pâquerettes, mais aussi, crise aidant, des énarques qu'elle a vu débarquer en stage, de hautes cadres femmes de 45 ans qu'on vire en masse et qui se regroupent, du coup, en association...
Et un autre constat, tarte à la crème pourtant, dont cette petite réunion fait illico la démonstration : dès que les gens se parlent, dès que les masques tombent... tous deviennent solidaires, liés, créatifs, inventifs. Au-delà des nationalités et des couleurs de peau, au-delà des niveaux d'études... Par moment, lumineux, passait cet espoir, cette vieille lune qui serait le fait de se reparler et de s'écouter, car non, non, non, les gens, nous, ne sont, ne sommes, pas ce que vous dites, ce qu'on dit de nous. Finalement ce sont ces partages, ce ferment de révolte, même qu'effleuré, qui est plus coach, que toutes les méthodes marketing que l'on doit s'appliquer à soi-même. Nous ne sommes pas des produits et nous nous reparlerons.
Voilà. Il y en a d'autres cas, dont moi. L'explication de mon statut d'auteur déclenche nombre de propos chez la formatrice (on découvre d'ailleurs qu'elle est dans une situation financière et d'emploi plus précaire que certains autour de la table, -mais bon, c'est elle la coach) et les participants. La conversation dérive et nombre de considérations sont émises : dans la conjoncture, faisons nous aussi du storytelling, mentons, bidouillons nos références et attestations, trichons, entrons dans des rôles trompeurs car "on ne tient plus compte de la valeur propre des gens"... Bref, ça doit être la survie, la guerre à la guerre et il se dit maintenant que tout est bon pour s'en sortir. C'est le maquis, en attendant la libération.
Voici où mène, cette "société malade de la gestion", comme dit le titre du formidable livre de Vincent de Gaulejac.

Je n'y suis pas retourné l'après-midi. J'avais prévenu et expliqué devant tout le monde. M'en étais excusé auprès de tous et précisé en quoi ce n'était pas du mépris, mais une perte de temps pour moi.
L'après-midi, j'avais un texte à rédiger. Le lendemain une grosse journée de travail avec une star pour cette pièce de théâtre qui devrait me faire gagner ma vie l'an prochain si tout continue d'aller ainsi, et les jours suivants j'ai écrit des mails, contacté des gens, continué de m'agiter à ma façon pour mon cas particulier dans ma perspective particulière de futur particulier. Dans la situation où je suis, je ne peux que chercher des "coups" de fric, déclarés ou au black. Et je songe à M., un ami écrivain qui s'est vu refuser sans raison claire récemment... un poste de manutentionnaire, tenté par désespoir de cause.

Psychoform m'a appelé et demandé courtoisement, sans discuter mes raisons, de prévenir mon pote Pôle de mon absence. Je ne l'ai pas encore fait : ils se prennent 2 000 nouveaux chômeurs par jour en ce moment et même si le chômage était jusqu'alors un marché créateur d'emplois (d'agents ANPE, de formateurs, d'officines diverses, etc), ça n'embauche pas chez eux non plus. Voire...
Alors ça attendra un peu.
Ah oui, j'ai lu dans un Courrier International des gens, tels l'impayable (en tout cas payée pour ça) Dominique Méda, qui glosaient sur la "valeur du travail". C'est leur job, à eux, ça. On devrait leur couper les revenus quelques mois... Qu'ils voient les choses de façon plus concrète -et on verra si le travail reste un joli concept qu'on considère comme si ou comme ça, comme un bibelot météo sur une étagère : Ah tiens, t'as vu ? Il a changé de couleur. Il doit pleuvoir dehors !
Grâce au travail : on bouffe.
Si, si.
Alors... tenons bon (mais ne nous tenons pas forcément bien).

mercredi 13 mai 2009

Mon pote Pôle n'a pas un rond pour moi


Mon pote Pôle m'a écrit. Il est désolé. Il n'a pas de fric pour moi. Il a beau regarder dans ses poches : y'a rien. Y peut pas, Popôle. Il n'a même pas le droit.
Pas de bol, mon vieux. Pffff.
Tssss. Mais bon : t'as fait une bêtise aussi : un jour, t'as dé-mis-sion-né. T'es pas resté dans ta boîte...
Bien rangé.
J'ai 46 ans : je cotise depuis l'âge de 15 ans (grâce à une dérogation, pour des boulots les 2 mois d'été en usine) et depuis l'âge de 18 ans (retour à l'usine après le bac), je n'ai touché qu'environ un mois d'ASSEDIC. J'ai cotisé partout, dans tous mes boulots, tous les milieux professionnels. Auteur pro, j'ai cotisé via les caisses spécialisées, eu des charges prélevées sur des paiements. Je viens de m'inscrire au chômedu dix mois après avoir quitté mon dernier emploi, de six ans. Mais voilà, j'étais dans une administration ministérielle, qui s'auto-assure, ne cotise pas aux ASSEDIC : je le savais. Je suis a priori un con, car cette démission m'a annulé tous mes "droits" (c'est le mot employé, hein), acquis durant 30 ans. Mais voilà lorsque j'ai démissionné, j'étais vraiment content de le faire et je ne regrette rien.
Bref, si je veux un peu de sous, faut que j'aille aux services sociaux de la mairie. Heureusement qu'en ce moment je bénéficie de la générosité de quelqu'un et que je me remue pour récupérer de la fraîche ici et là (avec du mal...).
Bon, on ne va pas faire dans le pathos, non plus ? On n'est pas chez ces sauvages des Etats-Unis : on a encore la sécu, au moins... Mais qu'on ne me parle plus d'Etat-Providence et de chômeurs profiteurs : je deviendrai amok.

Le mieux, je pense, c'est que pour nous réchauffer nous chantions ensemble ce tube soul de Simply Red (1). (Tapons dans les mains, movez votre body, brothers and sisters, yeeaaaa) :
I been laid off from work
My rent is due
My kids all need
Brand new shoes

So I went to the bank
To see what they could do
They said son - looks like bad luck
Got-a hold on you

Chorus refrain :

Money's too tight to mention
I can't get an un-em-ploy-ment ex-ten-sion
Money's too tight to mention

I went to my brother
To see what he could do -
He said bro-ther like to help you
But I'm unable to
So I called on my fa-ther fa-ther
Oh my fa-ther
He said

(Chorus refrain)
Money's too tight to mention
I can't get an un-em-ploy-ment ex-ten-sion
Money's too tight to mention

We talk a-bout rea-gan-on-ics
Oh lord down in the con-gress
They're passing all kinds - of bills
From down cap-it-ol hill - (we've tried them)

Chorus:

Money's too tight to mention
(spoken) cut-back!
Mo-ney mo-ney mo-ney mon-ey
We're talk-in' a-bout mon-ey mon-ey
We're talk-in' a-bout mon-ey mon-ey
We're talk-in' 'bout the dollar bill
Now what are we all to do
When the mon-ey's got a hold on you?
Mo-ney's too tight to mention
Oh mon-ey mon-ey mon-ey mon-ey
Mo-ney's too tight to mention
A-mero - mon-ey oh yeah
We're talk-in' a-bout mon-ey mon-ey
We're talk-in' a-bout mon-ey mon-ey
We're talk-in' a-bout mon-ey mon-ey
We're talk-in' a-bout mon-ey mon-ey?

Allez, on souffle un peu, et puis après on reprend le refrain tous everybody.

Bon, j'ai un RDV pour un job le 18 : à suivre. Mais notons qu'en contrepartie de rien du tout de mon pote Pôle, je viens d'attraper comme une toux porcine 3 jours et demi de formation à la stratégie de recherche d'emploi chez Psychoform. Ca commence le 25 mai... (On en reparlera). "Psychoform"... : faut oser tout de même, non ?
Et puis, tenez, à propos, lisez ça : il s'agit du "bilan de compétences"...

Paroles et musique : John & William Valentine. Windswept Pacific Music Ltd

dimanche 3 mai 2009

Mon boulot peut-être pour dans six mois


Somme toute, tenir ici un journal narrant mes recherches d'emploi et autres rencontres aussi diverses qu'enrichissantes dans les arcanes labyrinthiques du paperasse-monde pose vite un problème narratif dès lors que "ça s'est bien passé". Dois-je occulter les entretiens de recrutement agréables et sympas, à propos desquels malgré mon mauvais esprit de principe et de pessimiste militant, je n'ai rien à fustiger ? La dramaturgie du quotidien n'étant palpitante que si elle est pathétique, ce récit risque de perdre en attrait. Par ailleurs mes collègues (?) consœurs et confrères (?), camarades (?), feignasses tels que moi, s'ils viennent à lire ces lignes "de proximité", c'est certainement pour y trouver légitimement et majoritairement quelque pommade composée d'une émulsion de solidarité et de similarité afin d'apaiser, si tant est que ce soit possible, le prurit que nous déclenche à toutes et tous cause la recherche d'emploi devenue toujours plus humiliante au fil des décennies.
J'ai la chance de chercher actuellement un emploi dans un milieu sans violence, du moins a priori. Je ne suis pas de ces Mexicains qui se postent contre un mur comme dans America de T.C. Boyle, dans l'espoir qu'un pick up viendra les rafler à l'aube pour leur attribuer une tâche dégradante afin d'un salaire journalier minable (remplacez "Mexicain" par qui que ce soit, dans n'importe quel pays : ces pauvres gens sont légions et ceux sont eux qui composent le repoussoir, la peur que nous avons chacun du chômage).
Ayant traîné mes basques en trente ans de l'usine à la banque, des boulots à la con très physiques proposés par des boîtes d'interim esclavagistes à quelques milieux professionnels intellectuels censés être plus prestigieux, je sais quel bonheur il y a, du moins pour l'entretien de recrutement a être traité autrement que comme un zombie numéroté, taillable et corvéable à merci. Et puis, je suis un homme : je sais que bien des femmes s'entendent dire d'odieuses choses, au prétexte que seules et sans ressources, avec une progéniture abandonnée par le fertilisateur, elles vont devoir subir, se taire, accepter.
Je me souviens de combien d'entretiens d'embauche ahurissants ou un crétin qui n'avait pour seul talent que celui d'être en place ne pensait même pas s'adresser à moi en masquant son mépris pour celui qui venait proposer sa force de travail : pris ou non, et pourtant dans l'espoir d'être embauché, en "attendant la réponse", je sortais de là d'ores et déjà accablé par une rage muette, le pressentiment que ce sera pénible, que ce qui m'attend alimentera ma haine de classe, celle du travail salarié, et mon aversion pour la bêtise hiérarchique.
Pour l'heure, je n'ai pas encore à endurer cette situation d'urgence et de survie... On verra dans quelques mois.
Mercredi, je me suis donc rendu à un entretien d'embauche pour le poste de rédacteur d'un gros site web d'institution publique, sis dans une importante ville de province. Une jeune femme très jolie, élégance décontracté en jeans, sans chichis ni attitude ostentatoire, âgée de sans doute vingt ans de moins que moi (on réalise qu'on vieillit le jour où vos chefs sont plus jeunes que vous. Cette date charnière est déjà loin derrière pour moi), m'a reçu dans son bureau sans âme (mais un bureau peut-il avoir une âme ? Il faudrait pour cela que ce soit un lieu de vie...).
Elle semblait intimidée (mon âge? mon CV ? mon statut d'auteur ?). Je me suis dit qu'elle n'avait pas dû souvent recruter.
Elle m'a présenté fort gentiment et clairement le travail : il s'agira d'écrire des articles d'actualités, de tenir un agenda, des rubriques pratiques. A vue de nez, ce devrait être une sinécure. J'ai tenu des postes dix fois plus chargés en somme de travail et bien moins intéressants. Tandis qu'elle me parlait, placé en écoute flottante quoique attentif, je trouvais le modèle de ses lunettes très élégant, je constatai que curieusement malgré son charme elle n'exerçait sur moi aucun attrait, je me demandai quels étaient sa vie, son mec, son domicile, son avenir, ses aspirations. En somme, je la recrutai mentalement de mon côté. Est-ce qu'elle me conviendrait comme cheffe ? Je la prends ou non ? A-t-elle le profil ? Je n'ai pas accès à son CV, alors bien obligé de me fier à des détails annexes, comme ses yeux, sa bouche, son médaillon.
Il y a un effet pervers à avoir dans sa vie accumulé les entretiens d'embauche ; lequel effet rappelle d'une certaine façon, si l'on a eu une vie sentimentale et conjugale aussi agitée que multiple, aux approches, discours et comportements amoureux filtrés sur le tard par trop d'expérience : des mots ne font plus rêver, des images n'ont aucun enchantement. On sent et voit bien que la potentielle mariée est belle, accorte... mais hélas on en a déjà tenue de telle dans ses bras, et la première qui vous fit pâmer et tourner la tête a laissé à jamais son empreinte. C'est le déjà vu, déjà entendu. Aussi, on sera dans la satisfaction d'une rencontre intéressante, mais dans un certain désabusement de la répétition. En clin d'oeil à Roland Barthes qui écrivit un lumineux (ou abscons parfois) Fragments d'un discours amoureux, il me vient l'idée d'écrire un Fragments d'un discours d'embauche. Bref, c'est la parade nuptiale, mais celle-ci est discrète.
Elle m'explique l'organigramme, me trace rapidement le contexte, -mais m'aura fait la grâce de m'épargner des mots tous faits, des perspectives, des clichés, des leurres qu'on entend si souvent. Cette femme est brillante je pense, et il est vrai que je lui ai expliqué que mon seul souci est de m'occuper jusqu'en 2010, de passer cette crise dont tout le monde pronostique la fin au pifomètre pour retourner ensuite à mes irraisonnables activités de saltimbanque. Dès lors que personne ne fait semblant, tout va mieux. Si le candidat dit sainement qu'il veut manger et rester propre et l'employeur potentiel qu'il a besoin de bras temporaires, tout est tellement plus simple et agréable. On s'épargne toute manipulation des mots. Inutile de feindre l'amour et la passion, la lettre de motivation ou la vocation née à l'âge tendre. Ce sera un flirt, mais pas un mariage : c'est bon quand c'est clair. Ca devient plus facile de coucher.
Nous discutons "niveaux de validation". Au ministère, il pouvait y en avoir une vingtaine, ce qui rend fou. Ici, apparemment à peine trois ou quatre. J'écarquille les yeux : serait-ce un repère de surréalistes ? Suis-je parmi une troupe de rebelles crasseux en forêt de Lacandone ? Je n'ose le croire. On ferait confiance aux gens dans cette boîte ? On ne les infantiliserait pas en leur serinant d'être autonomes ? Ca existerait, ça ?
J'apprends au détour leur problème : il va y avoir surcroit massif de travail à la rentrée de septembre (le poste sera finalement disponible qu'à cette période, pour six mois). Des réformes, des grands chantiers de l'Etat viennent perturber le bon ordonnancement de la mission première. Dont acte. Parfait. Je reprécise que je suis venu postuler, mais que si d'ici septembre si je suis recruté par Steven Spielberg (probable), gagne au loto (j'ai ma chance) ou trouve un job équivalent (haha), je ne viendrai pas. Elle comprend.
- Quelle est votre attente en matière de salaire ?, me demande-t-elle.
Dans ce pays, c'est toujours le moment délicat et acrobatique. Combien demander ? Trop ? Pas assez ? Il y a de la négociation de souk dans ce jeu-là... et en même temps on s'aperçoit qu'on intègre le réflexe de ne pas trop demander, pour avoir le job. Etre demandeur, c'est indéniablement se situer à la baisse.
- Le maximum, dis-je.
Elle rit. Je glisse que de toute façon mon dernier emploi me rapportait la moitié de ce que je gagnais il y a dix ans dans une obscure maison d'édition. Alors, hein : le maximum me semble une bonne base plancher de négociation. Elle m'avoue qu'elle aussi, elle a connu meilleur salaire. Je donne tout de même un montant au flan, bien supérieur de plusieurs centaines d'euros à ce que j'étais payé l'an dernier au ministère. Ça sera retaillé à la baisse, je me doute, par une sommité ou une improbable grille de salaire.
Il faut dire que j'ai des critères scientifiques pour évaluer combien je vaux. Les voici :
- 1) je vaux très cher de toute façon, voire : toujours plus. J'ai des talents cachés et en plus je fais rire les collègues. Faudrait dans l'idéal me payer au cachet quotidiennement, comme dans le music hall.
- 2) j'ai ma dignité. Songeons tout de même que je vais venir travailler et en plus toute la journée.
- 3) en venant travailler je vais faire des choses dont au grand jamais je n'aurai eu l'idée de m'adonner.
- 4) au lieu de courir nu dans les prés pour sentir la rosée revigorer mes chairs flétrissantes, au lieu de conter fleurette, au lieu de lire et d'écrire ou de ricaner bêtement en observant les gens à la terrasse d'un café, je vais être bien sympa de venir travailler. Ça a un prix.
- 5) mon œuvre impérissable va être retardée dans son accomplissement. Le coût pour l'Histoire Littéraire est inappréciable. Il en va du patrimoine culturel de l'humanité, tout de même. Faut pas déconner non plus.
- 6) je n'étais pas assez payé au ministère, j'ai ramé des années et emprunté du fric. Et là, j'ai vu dans quel immeuble 19e ils sont installés : ça sent le fric par dessus l'arôme du produit à nettoyer la moquette + anti-acariens.
- 7) je vais avoir des frais de logement et de TGV, si j'ai le poste. Manquerait plus que je paie pour travailler.
- 8) aucun salarié n'est jamais assez rémunéré. C'est le prix de la liberté.
J'ai dit.
Puis nous passons au test d'écriture. Couloirs : j'entraperçois des gens dans des bureaux impeccables. L'absence de piles de paperasses poussiéreuses, d'armoires craquant sous les dossiers ne me dissuade pas de penser que le boulot ici est calme. Dans un autre bureau, vide, en soupente, murs beigeasses ou gris, ce genre, deux ordinateurs. L'un d'eux est prêt. Elle me donne une pile de feuilles : des communiqués de presse, qu'il faut que je repatouille en article informatif et décontracté selon le style du portail. Elle me donne une heure, une heure et demi. Je lui dis, un peu vantard, qu'il m'en faudra moins, puis me lance dans mes deux feuillets d'article, me passionnant soudain pour le sujet (des histoires de voirie) d'un élan dont je ne me serai jamais cru capable. C'est ça la beauté du journalisme : on en apprend tous les jours, même si c'est implaçable après dans lses dîners en ville. Soudain, tout devient hyper important et pourtant quelques minutes auparavant, vous n'en aviez strictement rien à foutre. Heureusement, je sais faire. Oui, oui, je vais vous montrer. Je vais élever l'art du discours sur la réfection de routes départementales à celui d'absolue esthétique intemporelle : enfin, en gros, je fais au mieux, m'essaie à quelques effets de style plus ou moins réussis, pour ne pas sentir si tôt mon cerveau se racornir (c'est qu'il me faudrait tenir six mois).
Elle réapparaît gentiment pour me demander si ça va ; va revenir dans quelques minutes. OK. J'ai l'impression de repasser le bac, mais la pionne est sympa.
Bientôt midi. Je peaufine en écoutant à travers les cloisons les employés de bureau rire et discuter, brisant l'ambiance incroyablement feutrée des couloirs ascétiques. Cool, ici. Mais peut-être trop, en fait. En bon parano, je me dis que c'est peut-être étouffant, lorsque les rires et les bavardages ne se déclenchent qu'à l'approche du repas.
J'ai fini lorsqu'elle revient. J'ignore combien de temps j'ai mis, mais sans doute peu. Je suis content de moi. Je souris, je plaisante, heureux d'en finir. J'ai beau avoir passé des centaines d'entretiens dans ma vie ou de rendez-vous pour vendre ma salade pas toujours fraîche, je déteste ces moments au moins autant que les "entretiens d'évaluations" annuels et insupportables qui sont en vogue en entreprise. Eux, en général, je fais tout pour les saboter.

Elle me raccompagne dans l'imbroglio de couloirs, d'escaliers, de portes. Devant l'ascenseur, m'apprend alors qu'il faut appuyer sur le bouton "moins zéro".
- On ne sait pas trop pourquoi, il y a deux niveaux zéro. Le rez-de-chaussée est le "moins zéro".
Zut : la maison recèle donc des bugs cachés. Il y a bien présence infime d'absurde... Si ça se trouve, ce moins zéro cache d'affreux monstres kafkaïens, ubuesques... Ils vont surgir d'un instant à l'autre. Je songe à l'entreprise située dans un demi-étage dans le film "Dans la peau de John Malkovitch". Vais-je aussi, si je bosse ici, tomber derrière un classeur métallique et me retrouver après un passage dans le corps de l'acteur propulsé sur une autoroute à la sortie de la ville ? Cela étant : une dimension fantastique du poste mettrait un peu de piquant. Attendons de voir, donc.
On se salue. J'entre dans l'ascenseur, j'appuie sur "- 0".

Et merde, j'ai oublié de demander un papelard justifiant ma recherche d'emploi pour mon pote Pôle.
Et merde, j'ai aussi omis de demander quand j'aurai la réponse.
Et merde, je devrais peut-être me faire à l'idée que je cherche un boulot.

lundi 27 avril 2009

Première rencontre avec mon pote Pôle


C'était ce matin, ma validation d'inscription au Pôle Emploi -et ça s'est super bien passé, merci. Vraiment Pourtant, je me suis éveillé en retard, conséquence d'une insomnie et de rêves nerveux mêlant mes recherches d'emplois, des soucis privés, mon projet littéraire sur la météo et ma pièce de théâtre qui traitera du monde de l'entreprise (je me suis couché fort tard en lisant le remarquable : "Extension du domaine de la manipulation, de l'entreprise à la vie privée", de Marcela Marzano... Faut pas s'étonner, aussi).
Ils sont ainsi, les chômeurs : rien à foutre et même pas capables de se lever en temps et heure pour leur rendez-vous chez leur pote Pôle.
L'agence est située à dix minutes à pied de chez moi. Cette rue m'est désagréable au point, qu'en général, je l'évite : c'est à équidistance des domiciles de deux ex, dont une qui fut carabinée, -et de ma banque. Séquence souvenirs et autre symbolique du lundi matin.

Pôle emploi est au rez-de-chaussée d'un immeuble hideux. Pôle s'appelle encore ASSEDIC et en arbore encore l'enseigne. Le lieu est immense, et donc immensément vide entre les meubles design défraichis, les tables avec accès internet gratuit. On pourrait y accueillir une manif de licenciés furieux. Il est dix heures, mais j'ai l'impression d'être le premier. Une femme, debout derrière un petit comptoir m'accueille fort cordialement. Elle me donne un dossier à remplir en attendant qu'on vienne me chercher. La liasse de formulaire me pose strictement les mêmes questions que "l'espace emploi" que j'ai ouvert sur le Web il y a une semaine pour m'inscrire, mais bon. C'est sans doute pour nous occuper, au cas où on deviendrait subitement amok, rapport à l'ambiance (mais vue la taille des lieux, on pourrait toutefois nettoyer le carnage à grande eau).
Je coche les cases au milieu de cette vaste salle à la lumière grise, et dont les couleurs acidulées tournent au pisseux. Il plane un silence de deuil. Ca doit être en hommage à la mort du travail.

Après dix minutes, alors que d'autres hères arrivent et glissent comme des ombres intimidées vers le poste d'accueil, une conseillère, quinquagénaire déprimée, vient courtoisement à ma rencontre. Grand bureau. Elle consulte mon dossier. Comme l'agent à l'accueil, elle parle lentement en articulant. Je me demande s'ils ne rencontrent que des débiles mentaux ou des gens sous antidépresseurs.
Je lui explique ma situation. Je lâche bêtement que je suis "un cas particulier". Elle rétorque :
- Nous sommes tous des cas particuliers.
Certes.
Je ravale. Il va me falloir être plus humble : je suis demandeur d'emploi après tout. J'explique pourquoi j'ai démissionné fin juillet 08 de mon emploi, pourquoi je viens seulement au bout de presque dix mois, que je ne touche rien, que je cherche du travail pour tenir au moins jusqu'en 2010.
Je passe en revue mon passé glorieux. Je ne lui dis surtout pas que j'espère que ma pièce de théâtre va cartonner l'an prochain et qu'elle se veut un crachat sur le monde de l'entreprise : je juge cette prétention inutile. Une intuition, comme ça.
Fort gentiment, elle coche des trucs et des machins sur son écran. Vérifie mes papiers, contrats. Elle me récite mes droits et devoirs, comment ça marche, comment pointer mensuellement. J'écoute avec humilité.
Elle m'explique qu'elle est ASSEDIC et que l'ANPE, c'est le rendez-vous suivant, à l'issue de celui-ci, Ce sera avec un conseiller venu de l'autre agence. Ils sont deux agences différentes regroupées ; deux métiers qui doivent apprendre à travailler ensemble.
- Vous comprenez, c'est en cours d'organisation... C'est ce qu'il a voulu, mais ça se fait pas d'un claquement de doigts. Tout cela va se chevaucher quelque temps.
On se comprend. Je devine évidemment qui est "il" : celui dont on ne dit même plus le nom.
Elle me file un tuyau :
- Ne dites pas au conseiller comme à moi que vous venez seulement pour la couverture sociale (j'ai peur de perdre ma sécurité sociale car je ne touche aucun droit d'auteur en ce moment, -d'où mon inscription) ou pour l'ASS... dites-lui que vous venez pour chercher du travail.
Je comprends là, encore. Je comprends tout. Pour moi, s'inscrire au chômage, c'est avoir un statut, une couverture, et si tout va bien, quelques roupies qui paieraient une partie de mon loyer. Mais non : faut pas le dire, ça fait moche. Ca ferait intéressé. Mieux : feignasse intéressée. Faut faire comme si on cherchait seulement du travail. Il n'est pas question d'argent entre nous. Le Pôle Emploi doit se vivre seulement comme une sorte d'agence d'interim. Dont acte.
Je la rassure sur mes moralité et cupidité : je travaille depuis l'âge de 18 ans, et en presque 40 ans, j'ai touché moins d'un mois d'allocations. J'ai été un bon cotisant. Je me suis toujours débrouillé. Mais tout de même, j'ai droit à quoi ?
- A rien. Vous êtes démissionnaire d'un ministère.
J'en conviens. En fait, je le savais. L'administration s'auto-assure, ne cotise pas aux ASSEDIC. L'Etat est un des plus grands exploiteurs de la précarité de ce pays. Alors les aides sociales ?
- Faut vos inscrire en mairie. Selon votre situation vous pouvez espérer le RMI et la CMU.

Je commence à m'en vouloir de m'être inscrit au chômage. Je sais qu'ils ne me trouveront pas de travail, et ce ne seront donc pas eux qui me fileront un coup de pouce ou m'obtiendront mon statut pour la sécurité sociale. Je vois déjà les montagnes de paperasses à charrier et les entretiens déprimogènes en mairie face à une assistante sociale au bord de la crise de larmes. Le temps que tout cela se fasse, j'aurai retrouvé tout seul du boulot -du moins j'espère.
Oui, je sens que je n'aurai pas dû m'inscrire. Je n'ai droit à rien. Je suis difficile à replacer. J'ai mis le bras dans l'engrenage.
S'ensuit diverses considérations, lors desquelles elle me narre le cas dramatique d'un membre de sa famille. Je sens son dépit : elle aurait pu l'aider, peut-être s'il lui en avait parlé. Encore l'histoire des cordonniers et leurs pompes éculées. Nous convenons en passant que l'époque est sans pitié et le gouvernement, très particulier. Cela ne fait pas avancer les choses, mais au moins il se passe que depuis quelque temps, même les inconnus, même ceux qui restaient d'ordinaire sur leur réserve, ne peuvent s'empêcher d'envoyer des signes.
Toujours très sympa et à l'écoute, dans son rôle qui doit lui être pourtant anxiogène, elle me raccompagne dans le hall et me salue.

J'attends le conseiller ANPE en continuant de lire "Extension de domaine de la manipulation...", pour le frisson du décalage, sans doute (snobisme ? Non : j'en ai besoin cette semaine pour retoucher ma pièce anti monde du travail) ou peut-être inconsciemment, par masochisme. Je dévore les chapitres sur la perversité des mots du management participatif.

Le conseiller ANPE est une conseillère, aux noms et prénoms qui sentent bon la Méditerranée. Elle charmante et souriante. Je m'assieds à son bureau et nous cochons ensemble des cases permettant de sérier mes expériences et compétences.
Non, je n'ai pas de diplômes. Un simple baccalauréat... Autodidacte... Plus de 20 ans d'expérience. Je connais une liste de logiciels longue comme ça. J'étais chargé de communication. Ca consistait à faire plein de boulots différents pour un seul salaire.
Je lui parle du ministère d'où je viens. Pourquoi j'ai démissionné ("sinon je serai à l'HP aujourd'hui"), comment j'ai eu la chance -déjà- de pouvoir le faire, comment j'ai bossé comme un âne d'auteur en vain tous ces mois sans toucher un centime ; je lui narre ma récente tournée des boîtes d'interim "sinistrées" ; lui explique pourquoi il me faut un job jusqu'en 2010. Je prononce distinctement le mot : "crise".
Je lui apprends aussi que j'ai déjà un entretien d'embauche en province mercredi ; chose qui semble la surprendre, tandis qu'elle m'inscrit d'office à un stage de trois jours et demi de "formation en stratégie de recherche d'emploi", pour le 4 mai.
Le bras dans l'engrenage : il va y passer entièrement...
Et merde 1 : j'en ai rien à foutre de ce stage. Je voulais un statut de sécu et un minimum d'allocs...
Et merde 2 : c'est un jour où je donne un de mes derniers ateliers d'écriture (j'en ai trois d'ici fin juin à assurer, qui me rapporteront en gros un mois de loyer en deux mois, et seront payés dans des lustres).
Et merde 3 : je me vois d'ici dans un groupe de paroles, à écouter des évidences, entouré de chômeurs blafards. Des amis m'ont raconté : non seulement c'est nul, mais ce serait aussi l'enfer.
Je lui demande doucement, grand sourire :
- C'est obligatoire ?
- Plus ou moins...
- Je préfèrerai moins... Vous comprenez, sans être prétentieux (je reste humble), je crois que je sais chercher, vendre ma salade, mes projets, depuis des décennies... J'ai peur de m'ennuyer durant trois jours et demi.
Je ne peux pas lui dire que je vais me démerder sans eux. Je ne peux pas lui dire que je venais chercher ici seulement ce foutu statut. Je ne peux pas lui dire que je réalise en ce moment même que je me suis planté en m'inscrivant chez Pôle (quoique : la mairie me demanderait de m'inscrire au chômage pour me filer sa poignée de pépettes, de toute façon...).
Et là, très forte, tout sourire potelé, charmante, elle me piège :
- Vous pourrez alors apporter votre expérience au groupe...
Plaf. Beau revers lifté. On voit la trace de la balle dans le sable.
Je me revois lorsque je faisais du bénévolat au SAMU social, les résidences d'auteur de jadis avec mes "cassosses", quelques interventions faites en prison... Elle a deviné ça ? Je ne lui en ai pourtant pas parlé. Elle est venue me chercher sur un terrain que je n'ose pas refuser.
J'acquiesce. Capturé sur la vanité et le politique.
- Bon, OK. Mais je ne sais pas si je leur apporterai quelque chose...
- Ce n'est que trois jours et demi.
Il est vrai que je suis supposé n'avoir rien à faire. Mais auteur, je profite de mes moments de liberté pour travailler.
Bon, j'explique... mais je n'insiste pas.
Il faut avancer, là.
J'aurais jamais dû m'inscrire. On essaie de me faire rentrer dans des cases qui ne me vont pas. C'est comme ça depuis l'école. Mais trois jours et demi tout de même ! : merde number 4.
Bon, ça me fera de quoi raconter sur ce blog, ou pour un sujet de roman. Une expérience calquée sur le réel que je parviendrai bien à placer dans un scénar qu'on ne m'achètera pas.
La formation me sera fixée en juin, puisque le 4 mai je ne peux pas. Déjà, on s'installe dans la longueur. Il semble couler de source que dans un mois je n'aurai pas de taf. Déjà, le système intègre l'éternité.
Toujours aussi aimable et professionnelle, elle donne diverses paperasses. Je salue, remercie, je sors.

Marchant sur le boulevard, je rumine tout cela :
1) En fait, je n'ai droit à rien, mais j'ai attrapé trois jours et demi de stage à la con. Enfin, à la con pour moi : ça doit être utile à d'autres.
2) Je dois aller en mairie monter un dossier pour le RMI et la CMU. Super.
3) Ton rendez-vous à 100 euros de TGV d'après-demain, c'est pareil que chez pote Pôle, mon garçon. Il ne servira à rien.
4) Arrête de te plaindre, Coco, t'as un peu d'avance financière... Tu pourrais être davantage dans la merde. Tu n'en es pas à l'humiliation que beaucoup doivent vivre aujourd'hui.
Finalement je suis dans le même état qu'avant de m'inscrire. Toujours suspendu à mes trucs d'auteur en cours, bloqués ou en voie d'annulation...

Sur le boulevard, sur le chemin de mon appartement, je croise quatre SDF en moins de cent mètres. Des acronymes qui s'accordent avec RMI et CMU. Ah les acronymes : regardez le passé, plus il y en a, plus la société est totalitaire : SDF, RMI, CMU, STALAG, ZEK...
Une femme SDF sans âge, dans le soleil pâle et la bise fraîche est assise sur un banc, près d'un chariot de supermarché qui contient toutes ses affaires. Une image de notre société, tiens. Elle semble résolue à attendre ce soir, cette nuit, demain, après-demain et ainsi de suite. Elle attend la suite, dans un présent suspendu et cruel. Elle attend, accrochée à son banc et son chariot de supermarché.
Je songe qu'il lui a tout de même fallu une pièce d'un euro pour pouvoir s'en emparer.
Tout se paie.

dimanche 26 avril 2009

Le train-train des balades commence

Le soir de mes visites en boîtes d'intérim, une amie chère qui demeure dans une grande ville de province (euh... région) me signale urgemment une annonce qui me correspond : rédacteur pour le site Internet d'un grand organisme administratif.. C'est urgentissime. J'examine le truc : je pourrais demeurer là-bas en semaine, continuer d'écrire dans la coquette studette que je trouverais (si le salaire est intéressant compte tenu des frais, si j'obtiens le poste), et rentrer le week-end quand c'est mon tour de kids (je suis une famille décomposée). Je ne pourrais me rendre disponible que début juin, car je me suis engagé pour trois petits ateliers d'écriture entre mai et juin. Mais "ça le ferait".
Le poste est prévu pour six mois : deux contrats consécutifs de 3 mois. Parfait... Voici qui me mènerait en novembre 2010 : on saura où on en est de la crise et le montage de ma pièce de théâtre (qui devrait être jouée par du beau monde, dans une grande scène parisienne) sera peut-être bien avancée (car si ça marche, je me reconvertis au théâtre, ce qu'on m'a souvent dit de faire), des trucs écrits et lancés depuis ces derniers mois peut-être enfin débloqués -et je saurai à peu près vers quoi je me dirigerai côté fric. Pour une fois l'option CDD, à défait d'interim, me conviendrait parfaitement, eu égard à ma vie parallèle d'auteur toujours en cours.
J'adresse donc aussitôt un CV par courriel, confiant (j'ai dix fois plus de compétences et d'expérience que ce dont il ont besoin. Mais je sais très bien que ça ne suffit toutefois pas) : la personne est en vacances. Je renvoie à ses assistants...
Surprise : elle m'appelle dès son retour (je ne suis pas habitué à ce qu'une administration réagisse si vite). En fait, c'est urgent. Il faut occuper le poste "dès que possible". On me fixe un rendez-vous pour un exercice d'écriture et un entretien pour ce mercredi. Tout cela est très courtois.
Bon... Je raccroche et je commande aussitôt en ligne mes billets de TGV. Plus tôt je m'y prends, moins chers devraient-ils être. J'en ai pour près de 100 euros, avec le retour en IDTGV non remboursable.
La personne me rappelle avant hier : aurais-je hélas déjà pris mes billets ?
Ben oui.
"Ah zut". Ils ont "réorganisé leur planning". Du coup, ce n'est plus urgent. Ca serait plutôt pour septembre. Comment faire ?
Le rendez-vous est maintenu. Faut pas gâcher (mes cent euros). Si je suis pris, on me rappelera en septembre.
J'explique qu'en septembre, c'est comme en 2150 : je ne sais pas où j'en serai, mais bon.
Tout cela reste très courtois. On est désolé et sans doute rassuré que je ne hurle pas. Mais comment hurler ? : c'est qui le demandeur ?
Je chasse les vilaines pensées qui me viennent : on nous balade, nous déplace... C'est l'usage. Toutes ces petites violences, qui constituent regroupées une masse assommante, semblent normales.
J'y vais donc mercredi. Je passerai l'entretien correctement.
Mais je sais que c'est cuit : soit parce que d'ici là, le planning ou je ne sais quoi changeront de nouveau, ou il y aura un pistonné parachuté entre temps, ou surtout, las de ne plus boire ni manger ni me loger ni rester propre en attendant septembre, j'aurai pris d'autres engagements si j'en ai trouvé (s'ils lisent ceci avant mercredi : nous saurons donc de part et d'autre lors de l'entretien que nous faisons comme si).
Ah oui, à l'issue de l'entretien, je demanderai si on peut me rembourser mes billets et si je peux avoir une attestation pour mon pote Pôle, que j'aurai vu pour la première fois deux jours plus tôt, histoire de démontrer que je me remue pour trouver du taf, en tant que feignasse.
Finalement, durant ces deux jours, ce qui me fera du bien, c'est le changement de pluie.

Bonus/pub : ma copine écrivain Anouk Journo-Durey a co-écrit avec Sylvie Beaussier un guide : "Travailler en solo, le guide complet pour se lancer et réussir", chez Albin-Michel. Il y a un blog lié au bouquin, ici.

mardi 21 avril 2009

Mon amie l'ANPE est devenue mon pote Pôle

Je n'ai été au chômage, si mes souvenirs sont bons, que deux mois sur les 46 ans de ma folle vie aventureuse, en 1994 ou 95. A l'époque, journaliste parisien mais demeurant en Seine-et-Marne au milieu des champs de betteraves, je dus m'inscrire à l'ANPE de Provins.
Ils n'avaient jamais vu un cas comme ça dans leur micro agence de deux employés, dont un chef, absolument crétin. Un texte de loi permettait en tant que journaliste (j'ignore si c'est toujours le cas) de décompter le montant des piges grapillées durant le chômage de ses allocations en les déclarant à l'ANPE et l'équivalent se reportait en autant de droits, permettant de prolonger la durée d'indemnisation.
Honnête, je suivis cette règle, sauf que... sauf que le chef de l'agence ne connaissant pas les dispositions particulières de mon statut, m'imposa à chaque article vendu de demander un feuille de licenciement (jaune, je crois alors : les comptables dans les journaux tombèrent de haut).
C'était un petit être pervers et suffisant aux yeux mi-clos, bronzé comme un traiteur en vacances au Club Med. Il ne voulut rien savoir, prétendant qu'il connaissait mieux les règles que moi et que j'étais sans doute un fraudeur. Le ton monta en une belle escalade symétrique, et nous nous haïmes aussi rapidement que copieusement.
Ce type borné et aigri me rendit fou. Lorsque je passais à l'agence les jours suivants, sa collègue quinquagénaire et désolée, qui était de mon côté, m'apprenait que me voyant arriver par la vitrine, il se réfugiait immanquablement à l'étage, lui faisant déclarer qu'il n'était pas disponible et qu'elle devait refuser de s'occuper de moi.
Il bloqua mes indemnités. Ecoeuré, fou de rage, je me fis radier au terme de deux mois, quoique n'ayant pas trouvé de travail, et je ne touchai qu'une misère, incomplète, des mois après.
Longtemps plus tard, un dimanche en passant en voiture le long d'une brocante proche de Provins dans une rue de village, je le reconnus qui examinait les merdes en vente sur le trottoir, sans doute pour décorer son appartement hideux de petit chieur étriqué. Je ne suis pas violent, mais pourtant l'idée de donner un coup de volant et foncer sur lui me traversa violemment l'esprit ; envie d'écrabouiller ce parangon de bêtise et de pouvoir fonctionnaire qui s'était acharné à me pourrir la vie.
Je finis par m'en sortir, trouver du travail et éponger mes problèmes de fric -en partie aggravés par lui car j'eus un contrôle fiscal et des reprises d'indemnités avant qu'on me les reverse- et pour me défouler, 4 ans plus tard publiait "L'Agence Tous-Tafs", chez Flammarion dans lequel l'ANPE en prenait pour son grade.
Ironie de la vie, alors que ce roman (qui a eu un sympathique succès et m'a valu un jour une carte "sans rancune" dédicacée par 20 agents ANPE hilares du Sud de la France) est retiré de la vente dix ans plus tard, je reprends le chemin des ASSEDIC qui comme on le sait est un "petit chemin qui sent la noisette". En effet, après mes premières retrouvailles si fécondes en interim (voir texte précédent), je me suis dit que j'étais en droit de toucher depuis plus de 5 mois une allocation minimum qui me paierait une partie de mon loyer. Autant commencer à gratter partout...
J'ai découvert que l'ANPE est désormais liée à l'ASSEDIC et s'appelle le Pôle Emploi (hé oui, c'est vrai, j'avais lu ça dans la presse !)... et jeudi soir, m'y suis inscrit en ligne.
La maison a bien changé. Je n'y reconnais pas mes petits poussiéreux -mais bon, je n'y suis allé qu'en ligne. Dans la forêt de sites, j'ai trouvé le bon et rentré mon "dossier"... Rien à dire, c'est impeccable et très bien fait. Le lendemain matin à 9h j'ai reçu par courriel ma première convocation, pour ce jeudi 23 à 9h30... Bravo ! Ca a changé ! Efficace !... Manque de bol, je dois aller faire faire un examen à mon fils à Necker à 9h15 le même matin, et c'est prévu depuis plus de deux mois. 15 ans sans faire appel à eux et ils me filent rendez-vous le seul jour et la seule heure où je ne peux pas.
Ca commence bien.
On va encore me prendre pour une feignasse.
J'essaie de rentrer mes code et identifiant sur mon espace-emploi (car, hé, sans dèc, j'ai maintenant un espace-emploi) afin de demander à ce que le rendez-vous soit décalé, même de quelques heures... Rien ne marche. La bête reste indifférente à mes gesticulations. Je demande "oubli du mot de passe" pour voir... On me dit que je recevrai ça par courrier sous 48h car je n'ai pas d'adresse mail (ils viennent de m'écrire par cette voie, mais bon).
Le mail est celui-ci :
Lors de votre demande d'inscription comme demandeur d'emploi, vous avez accepté de recevoir la convocation de votre rendez-vous par Email.
Vous la trouverez en pièce jointe, elle comprend la liste des documents nécessaires à votre démarche.
Pour le plan d'accès au lieu du rendez-vous, suivez le lien ci-dessous et après saisie de votre code postal de résidence, sélectionnez la rubrique Nos coordonnées et contact .
[ http://www.assedic.fr/homepage/home/home_va.php ]
Cordialement, votre ASSEDIC
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Pour visualiser les pièces jointes au format PDF, vous pouvez télécharger gratuitement AcrobatReader depuis le site : [ http://www.adobe.com ].
Aucune réponse par e-mail à ce message ne pourra être traitée.
Si vous souhaitez nous contacter, utilisez le site [ http://www.assedic.fr ], rubrique contact, ou appelez nous au 3949. Pour St Pierre et Miquelon, le 05 08 41 17 80 (prix d'un appel local).
Si vous ne désirez plus recevoir de courriers par e-mail, contactez votre assedic au numéro ci-dessus.
Votre Pôle-emploi

Le lien en rouge mène à une erreur 404. Quant à la rubrique contact hé bien il faut passer des heures pour la trouver sur un des sites. J'ai fini par trouver comment leur écrire en commençant à préjuger de tout cela comme un parano frénétique... mais ce mardi matin un type charmant m'a téléphoné et proposé un rendez-vous pour le lundi 27 à 10h. Le site déconne et ne me reconnaît pas ? : c'est normal.
Ha bon.
Je vais enfin savoir connaître le climat qui règne au pôle. Depuis, je ne peux toutefois m'empêcher de me demander sur quelle sorte de pingouin je vais bientôt tomber.
Et si je retrouvais l'autre abruti d'il y a dix ans ?
Oh, non, ça serait vraiment trop drôle !